1921-1996. Il y a 75 ans: la fondation du Parti communiste de BelgiqueGuy Van Sinoy1996
Le 2 novembre 1996, le Parti communiste de Belgique commémorait le 75e anniversaire de sa fondation. Cet anniversaire n’est pas celui de l’apparition du mouvement communiste en Belgique, mais de la fusion de deux partis: le Parti communiste, dirigé par War Van Overstraeten, et le Parti communiste belge dirigé par Joseph Jacquemotte. En novembre 1918, la révolution avait éclaté en Allemagne et avait mis fin à la Première Guerre mondiale. La Belgique ne connut pas une telle situation révolutionnaire, et les partisans de la Révolution russe restaient très minoritaires dans la classe ouvrière fortement apolitique. La Révolution russe de 1917 et la fondation de l’Internationale communiste avait cependant suscité un vent d’espoir chez tous les opprimés et les exploités de la planète. Deux partis communistes En mars 1920 le premier groupe communiste se constitua autour de War Van Overstraeten à partir des Jeunes Gardes socialistes (JGS)[1]. Van Overstraeten avait participé au IIe Congrès de l’Internationale communiste à Moscou (août 1920). Ce groupe éditait le journal L’Ouvrier communiste, et manifestait quelques velléités gauchistes[2]. Joseph Jacquemotte, responsable du syndicat des employés à Bruxelles, publiait le journal L’Exploité. Ses partisans, regroupés en “Amis de l’Exploité”, espéraient faire revenir le Parti ouvrier belge (POB, social-démocrate) à ses positions d’avant-guerre. Bien qu’il penchaient pour le centrisme[3], les Amis de l’Exploité quittèrent le POB en mai 1921 (Bruxelles et Wallonie) et fondèrent le Parti communiste belge. Sous la pression de l’Internationale communiste, les deux partis fusionnent le 3 et 4 septembre 1921 au congrès d’Anderlecht. Les débuts difficiles du PCB: 1921-1928
Les débuts du PCB sont difficiles. Le parti n’a que 500 membres et ne peut, par exemple, déposer de listes pour les élections législatives de novembre 1921 que dans deux arrondissements: Bruxelles et Verviers. De plus, le PCB subit les attaques de la bourgeoisie et de la social-démocratie. En 1923, se déroule le procès du “Grand Complot”: une quinzaine de dirigeants du Parti communiste comparaissent en Cour d’Assises sous l’inculpation de “complot”. Le procès tournera à la confusion des autorités. La même année, le conseil général du POB adopte la motion “Mertens” qui permet d’éliminer des postes de responsabilité syndicale les militants communistes. Mais les plus grandes difficultés proviennent du manque d’homogénéité politique du Parti communiste: travail syndical, lutte parlementaire, problèmes organisationnels divisent le parti entre deux ailes qui, dans les grandes lignes, recoupent les division d’avant la fusion de 1921. L’Opposition de Gauche en Belgique La dégénérescence stalinienne du Parti bolchevique et de l’Internationale communiste vont gangrener le PCB. Le 27 novembre 1927, quelques jours avant son exclusion du Parti bolchevique, Léon Trotsky jouit encore du soutien de la majorité du Comité central du Parti Communiste de Belgique (15 contre 3). Au Congrès d’Anvers (11 et 12 mars 1928), à la suite du gonflement artificiel du nombre de membres dans certaines sections, les partisans de Trotsky et de l’Opposition de gauche se retrouvent en minorité (34 mandats contre 74). A l’issue du congrès, les partisans de l’Opposition de gauche sont exclus (voir encadré sur Charles Plisnier) en présence des envoyés du Komintern: Jules Humbert Droz et Palmiro Togliatti. Les exclus se constituent en “Groupe d’Opposition au PC” et publient les mensuels Le Communiste et De Kommunist (5.000 exemplaires au total). Leurs principaux dirigeants sont Van Overstraeten, Léon Lesoil, Adhémar Hennaut et Georges Vereecken. L’Opposition communiste de Gauche intervient vigoureusement dans la grève des mineurs de 1932. Aux élections communales de la même année, elle a 5 élus dans la région de Charleroi[4]. Le PCB après les exclusions de 1928 Les exclusions et les démissions font perdre au PCB près de la moitié de ses membres. Son quotidien Le Drapeau rouge doit désormais paraître de façon hebdomadaire. Sous les directives du Komintern stalinisé, le PCB suit une orientation ultra-gauchiste qui conduit à son isolement. L’essor des années trente Deux événements vont sortir le PCB de son isolement: la grève des mineurs et le tournant du Komintern vers le Front populaire.[5] Jacquemotte propose de faire adhérer le PCB au POB en tant qu’organisation autonome. La direction du POB refuse. Pendant cette période, la répression stalinienne frappe jusque y compris à la direction du PCB. Marc Willems, membre du bureau politique et responsable de la Jeunesse communiste (JC), est convoqué à Moscou et sommé de s’expliquer pour avoir plaidé en faveur de l’unité d’action entre la JC, les Jeunes Gardes Socialistes (POB) et les JGSU (trotskystes). Il disparaîtra au Goulag. Jacquemotte meurt en 1936. Son parti est sorti de la marginalité et compte 9 députés et 4 sénateurs en 1935, et 8.500 membres en 1938. Mais le tournant vers le Front populaire avait transformé le Parti communiste en parti qui avait renoncé à la révolution socialiste.
Lettre ouverte au Parti communiste et à ses militants Un nouveau parti des travailleurs Militant est directement interpellé par le 75e anniversaire de la fondation du PCB. C’est un anniversaire qui renvoie à notre propre histoire: plusieurs fondateurs du Parti communiste exclus en 1928 ont fondé l’Opposition de Gauche en Belgique, permettant ainsi de transmettre l’héritage révolutionnaire de Lénine et de Trotsky. Aujourd’hui, bien des choses ont changé. Les bureaucrates au pouvoir à l’Est, héritiers du stalinisme, ont conduit l’URSS à la faillite et à la destruction. Un capitalisme maffieux a surgi à l’Est, le luxe insolent côtoie la misère la plus noire. Des millions de travailleurs sont réduits au chômage en Europe occidentale. Les anciennes colonies agonisent sous la misère, les guerres et les massacres (Rwanda). Plus que jamais le socialisme est nécessaire pour sortir l’humanité de la barbarie. Militant interpelle les camarades du Parti communiste à ce sujet. Aujourd’hui, la tâche de tous ceux qui se revendiquent de l’héritage de la Révolution d’Octobre est double. D’abord regrouper les marxistes révolutionnaires dans une organisation qui analyse, discute, agit et prépare le terrain pour les combats futurs, en Belgique et sur le plan international. Nous ne sommes cependant pas dans une période révolutionnaire semblable aux lendemains de la Révolution d’Octobre, et il serait illusoire que des organisations communistes regroupent aujourd’hui des centaines de milliers, voire des millions d’adhérents. Comme le disait Trotsky, fondateur de l’Armée Rouge, la révolution apprend d’abord à marcher dans des souliers d’enfant. Cependant, même au début des années vingt, le Parti communiste ne rassemblait qu’une minorité des travailleurs dans de nombreux pays. C’est pourquoi l’Internationale communiste élabora lors de son IVe Congrès (novembre 1922) la tactique du Front unique ouvrier. Proposer l’unité d’action aux travailleurs sociaux-démocrates pour entraîner l’ensemble de la classe ouvrière dans la lutte et montrer que dans la pratique les dirigeants sociaux-démocrates ne mènent pas la lutte jusqu’au bout. Il serait absurde de répéter mécaniquement la tactique de 1922 car les marxistes ne constituent pas aujourd’hui un parti influent en Belgique, mais aussi parce que la social-démocratie a changé. S’il faut parler de la faillite du stalinisme avec la chute des régimes de l’Est, il faut aussi parler de la faillite de la social-démocratie à l’Ouest. Depuis 1974, début de la crise capitaliste, les partis socialistes en Europe (ils n’existent d’ailleurs quasiment pas en dehors du Vieux continent) ne peuvent même plus offrir aux travailleurs les miettes de la croissance capitaliste. Enfoncés jusqu’au cou dans la gestion du capitalisme, ils s’accrochent désespérément au pouvoir et gèrent froidement l’austérité. C’est dans ce cadre nouveau qu’il faut envisager la tactique du Front unique ouvrier. Aujourd’hui, les dizaines de milliers de militants syndicaux (FGTB comme CSC) qui se battent dans les entreprises, des centaines — voire des milliers — de militants antiracistes, démocratiques se sentent orphelins sur le plan politique. Il manque un grand parti des travailleurs qui porte sur le terrain politique les revendications de la rue. La deuxième tâche de tous ceux qui se revendiquent du marxisme, c’est de participer à la naissance d’un tel parti des travailleurs. Non pas que les marxistes y soient majoritaires, car un tel parti rassemblera: FGTBistes, chrétiens, antiracistes, féministes, anarcho-syndicalistes, communistes, marxistes, et d’innombrables sans étiquette. Mais parce que la fondation d’un tel parti correspond aujourd’hui aux besoins de la lutte. Bien entendu ni le Parti communiste, ni Militant ne peuvent prétendre créer de toute pièce un tel parti. Jeter les bases d’un parti ouvrier de masse ne pourra se faire qu’à la faveur de grandes luttes sociales, et les militants syndicaux auront un rôle important à jouer dans un tel projet. Dès aujourd’hui cependant, des dizaines de militants divers se posent la question car ils sont conscients que les travailleurs en lutte n’ont plus de représentation politique. Nous proposons au Parti communiste et à ses militants de débattre de ce problème et d’examiner toutes les initiatives concrètes que nous pouvons prendre en commun pour avancer sur cette voie d’une recomposition politique du camp des travailleurs.
(1) Organisation de jeunesse du Parti ouvrier belge (POB), l’ancêtre du PS réformiste.
(2) Notamment: antiparlementarisme systématique et très grande hésitation à s’engager dans le mouvement syndical.
(3) Centriste: qui oscille entre le réformisme et la révolution.
(4) Léon Lesoil (géomètre) à Châtelineau; Octave Atlas (verrier), Jules Henin et Pierre Van Der Borght (mineurs) à Gilly; Alexandre Dewaet (mineur) à Ransart.
(5) Alliance électorale (entre le PC, la social-démocratie et des éléments bourgeois) qui se couvre du manteau de l’antifascisme pour en réalité briser l’élan révolutionnaire, notamment en France et en Espagne en 1936.
Cet article a été repris de l'édition de novembre 1996 du Militant. |