Il y a 80 ans: la Révolution allemandePeter Van der Biest1998
Les marxistes accordent beaucoup d'importance à l'histoire. Celle-ci contient en effet l'expérience de l'humanité laborieuse et constitue la base de la théorie marxiste. Pour s'orienter dans la lutte de classes aujourd'hui, il faut pouvoir tirer les leçons du passé. Car celui qui n'apprend rien du passé est condamné à refaire demain les mêmes erreurs. En novembre 1918, les ouvriers et les soldats allemands ont mis fin aux horreurs de la Première Guerre mondiale. Ils ont déclenché du même coup une offensive contre les classes dominantes qui avaient eu intérêt à déclencher la guerre: les grands propriétaires fonciers, les marchands de canons, les banquiers et les spéculateurs avides. Pour les capitalistes, la guerre ne signifie nullement "se serrer la ceinture, avec la peur au ventre de ne plus revoir un mari, un fils, un frère, un ami parti pour le front. Tout ce beau monde s'était engraissé avec bonne conscience avec les fourniture de guerre, tandis qu'à l'arrière les salaires étaient réduits au minimum vital "pour assurer la victoire de la patrie" et bien sûr "pour ne pas compromettre la compétitivité des entreprises". Le groupe sidérurgique Krupp a clôturé les années de guerre avec un bénéfice de quelque 40 millions de marks de l'époque. Pour faire main basse sur ce pactole, tous les moyens étaient bons. Le journaliste allemand Gunther Walraff a relaté comment les soldats allemands se faisaient déchiqueter durant la Première Guerre mondiale par des grenades britanniques pourvues de mécanisme de mise à ; feu breveté par Krupp. Pour chaque grenade lancée sur les "armées de la patrie", Krupp empochait 60 marks. Les travailleurs des pays en guerre s'entre-tuaient tandis que Krupp et le fabricant britannique de mitrailleuses Vickers pouvaient compter sur une "collaboration fructueuse". La révolution met fin à la guerre Les travailleurs ne sont pas restés les bras ballants à observer, résignés, toute une génération de jeunes gens se faire tailler en pièces. En février 1917, le maillon le plus faible du front allié, la Russie, s'est rompu. La lassitude des travailleurs et des paysans russes vis-à-vis de la guerre a débouché sur un mouvement révolutionnaire qui a balayé le tsarisme comme un fétu de paille. Un gouvernement provisoire bourgeois est arrivé au pouvoir, mais il s'est avéré incapable d'apporter la paix, du pain, de résoudre la réforme agraire et la question nationale. Huit mois plus tard, le couperet est tombé sur le gouvernement bourgeois: après une préparation minutieuse (conquérir la majorité dans les principaux conseils ouvriers appelés "soviets"; déjouer un putsch militaire réactionnaire en août; expliquer patiemment le programme bolchevique aux masses), Lénine et les bolcheviks ont donné le 25 octobre le signal de la prise du pouvoir par les soviets. Un an plus t ard , au cours de la première semaine de novembre 1918, une mutinerie dans le port militaire de Kiel a abouti à une grève générale dans toute l'Allemagne. Les travailleurs allemands en avaient plus qu'assez des privations et , pour assurer le succès de leur grève, les comités de grève démocratiquement élus sont allés jusqu'à supplanter les conseils communaux, constituant leur propre force de police et mettant en place un contre-gouvernement socialiste: le Conseil des Commissaires du peuple. Vers le 10 novembre, le gouvernement officiel avait perdu toute autorité politique. La gestion des affaires quotidiennes était entièrement assumée par les conseils d'ouvriers et de soldats. Les jours du capitalisme allemand semblaient comptés. L'empereur Guillaume demanda l'asile aux Pays-Bas. A partir de novembre 1918, s'ouvre en Allemagne une période révolutionnaire passée sous silence dans les manuels d'histoire officiels. De la fin 1918 à 1923, l'Allemagne n'a cessé d'osciller entre la révolution et la contre-révolution. Chaque tentative des généraux de briser le mouvement ouvrier en recourant à des milices privées (les Corps francs, précurseurs immédiats des troupes d'assaut hitlériennes) a provoqué des mouvements de grève et une mobilisation de masse du mouvement ouvrier. En décembre 1918, le général Groener a rassemblé 100.000 vétérans de guerre pour dissoudre les Conseils ouvriers mais quand ses troupes sont arrivées à Berlin, il ne restait plus de sa puissante colonne qu'un contingent de... 300 pauvres types affamés. Le reste avait rejoint les travailleurs ou avait déserté. En janvier 1919, les travailleurs berlinois déclenchèrent une insurrection. L'indécision des dirigeants communistes a fortement facilité l'écrasement de la révolte. C'est le ministre social- démocrate(!) Gustav Noske qui a donné l'ordre aux Corps francs de réprimer sans pitié l'insurrection. Au cours des années suivantes, le manque de détermination et de préparation de la direction révolutionnaire mèneront toutes les tentatives des travailleurs allemands de renverser le capitalisme à l'échec. D'une part, la bourgeoisie allemande réussira à rétablir complètement son autorité à partir de 1924, lorsqu'une nouvelle période de croissance économique a démarré. La Révolution allemande n'a été totalement liquidée qu'au début des années trente, lorsque le grand capital a porté Hitler au pouvoir. Les nazis ont mobilisé massivement les cl asses moyennes ruinées pour donner le coup de grâce au mouvement ouvrier organisé. Pourquoi la Révolution allemande a-t-elle échoué? La combativité des travailleurs allemands n'est pas en cause. Leur conscience politique non plus. Les travailleurs allemands étaient sans doute les mieux organisés au monde. Les conditions pour la prise du pouvoir étaient beaucoup plus propices en Allemagne que dans la Russie de 1917. La toute grande majorité de la population russe (90%) était composée de paysans pour la plupart illettrés et donc hors de portée de l a propagande politique issue des villes. Mais il a manqué aux travailleurs allemands quelque chose dont disposaient leurs camarades russes: un noyau énergique, armé de la théorie et trempé par la lutte quotidienne pour l'amélioration de la condition des travailleurs, en mesure de réagir de façon appropriée - avec le bon programme - à n'importe quel événement politique: le parti bolchevique. La bourgeoisie n'abandonne jamais le terrain sans se battre. Les classes dominantes se sont toujours désespérément accrochées au pouvoir et à leurs privilèges à chaque fois qu'elles étaient menacées. La bourgeoisie allemande n'a pas fait exception à cette règle. C'était précisément la tâche de la direction du mouvement ouvrier d'organiser la lutte de manière à brise r la résistance de la bourgeoisie. A plusieurs reprises entre 1918 et 1924, les travailleurs allemands ont la bourgeoisie à mettre un genou à terre, mais il a manqué à chaque fois une organisation capable de parachever la victoire et de conduire les travailleurs à la prise définitive du pouvoir. Le rôle de la direction social-démocrate Les dirigeants traditionnels du mouvement ouvrier - les bonzes sociaux-démocrates et syndicaux - ont joué un rôle bien peu reluisant dans cette période cruciale de l'histoire. Le SPD comptait en 1912 plus d'un million de membres, 15.000 permanents, des avoirs pour plus de 21 millions de marks-or, 90 quotidiens et 62 imprimeries. Il pouvait compter sur 4,3 millions d'électeurs. Les syndicats et le parti totalisaient ensemble 2,5 millions de membres. Le SPD allemand était incomparablement plus fort que les bolcheviks. Mais tout cet appareil était impuissant à cause du réformisme de la direction. Les dirigeants sociaux-démocrates du SPD et du Parti social-démocrate indépendant (USPD), apparu entre-temps sur la gauche du SPD, ont d'abord refusé que le gouvernement des Commissaires du peuple soit proclamé en tant que nouveau gouvernement pour toute l'Allemagne, alors qu'ils aient été élus au sein de ce gouvernement des Commissaires du peuple par les conseils ouvriers. Ils ont ensuite rallié le gouvernement mis en place par la bourgeoisie au début de l'année 1919 à Weimar, à une distance prudente de *Berlin la Rouge+. Certains ministres socialistes n'ont pas hésité à engager les Corps francs contre les travailleurs. Pendant l'insurrection à Berlin, Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht ont été, sur ordre du gouvernement, bestialement assassinés par ses hommes de main. C'était ainsi que les dirigeants social-démocrates remerciaient Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht d'avoir consacré leur vie au mouvement ouvrier. La social-démocratie a persévéré dans cette voie de la trahison au cours des années suivantes. Une première douche froide pour les travailleurs... Les erreurs des dirigeants communistes Les dirigeants du Parti communiste fondé en décembre 1918 étaient trop inexpérimentés pour mener à bien leur mission. Ils s'étaient beaucoup trop hâtivement coupé de la social-démocratie sans s'assurer au préalable d'une base de masse auprès des travailleurs. Au lieu de travailler patiemment à gagner la majorité dans les conseils ouvriers avant d'appeler à la prise du pouvoir, ils ont pris les armes à n'importe quelle occasion et provoqué inutilement les travailleurs sociaux-démocrates en refusant systématiquement de collaborer avec eux. Lorsqu'en avril 1920 un nouveau coup d'État militaire (putsch du général Kapp) a menacé le faible cabinet dirigé par les social-démocrate, la direction communiste a d'abord refusé de soutenir les travailleurs sociaux-démocrates contre le putsch de Kapp. Ce n'est que lorsque les travailleurs communistes sont passés à l'action de leur propre initiative - donc en dépit de leur direction - que les dirigeants communistes ont revu leur position. Lors d'un putsch semblable en août 1917 en Russie (putsch du général Kornilov), Lénine et Trotsky n'ont pas hésité une fraction de seconde à appeler leur base à la rescousse, bien qu'ils aident ainsi temporairement le gouvernement provisoire dont la chute figurait pourtant à l'ordre du jour. Cela a donné aux bolcheviks l'occasion de prouver aux travailleurs de Petrograd et de Moscou que le Parti bolchevique se composait des meilleurs combattants pour la démocratie et contre la dictature militaire. C'est ainsi que les bolcheviks ont jeté les bases pour la prise du pouvoir. La direction communiste allemande a provoqué la confusion parmi les travailleurs et a ainsi jeté les bases de la division entre travailleurs sociaux-démocrates et communistes. Cela a permis à Hitler de prendre le pouvoir en 1933 sans opposition réelle dans le pays qui avait le mouvement ouvrier organisé le plus fort au monde! Alors que le Parti communiste allemand - devenu stalinien - et la social-démocratie se matraquaient réciproquement lors des meetings, les nazis écrasaient toute opposition.
L'actualité de la révolution Le lecteur pensera peut-être: *Tout cela, c'est du passé. Mais le mouvement ouvrier peut-il encore aujourd"hui faire preuve d'autant de combativité? + En d'autres mots: *L'histoire de la Révolution allemande est-elle finalement encore bien d'actualité?+ Il y a bea ucoup plus à apprendre des révolution et contre-révolution allemandes qu'on ne le pense à première vue. La bourgeoisie et les intellectuels qui défendent le capitalisme présentent volontiers les révolutions comme un *pénible malentendu +. Si en 1917 les capitalistes et les grands propriétaires fonciers russes avaient mis un peu d'eau dans leur vin et si les travailleurs et les paysans pauvres s'étaient comporté un peu plus m odérément, chacun aurait pu, rester simplement chez soi, au lieu décrire l'Histoire dans les quartiers ouvriers et dans les usines. Dans les manuels d'histoire bourgeois les révolutions sont toujours présentées comme le fruit d'un hasard formidable et imprévisible. Elles ne résultent jamais du développement de la société. Des passions aveugles et incontrôlées semblent guider les événements. Depuis la chute des dictatures staliniennes à l'Est, même les réformistes les plus endurcis réalisent que l'idée - et le vécu - de la révolution se trouve parfois plus proche de leur lit qu'ils ne le supposaient parfois. L'histoire donne toujours le dernier mot aux masses. Le fait que les révolutions à l'Est n'aient pas mené à la mise en place d'Etats ouvriers démocratiques est largement dû - et là aussi les analogies avec la Révolution allemande de novembre sont frappantes - à l'absence d'une organisation de masse armée d'un programme marxiste et implantée dans les entreprises, dans les écoles, dans les quartiers ouvriers. Un tel parti aurait discuté avec les travailleurs qui nourrissaient des illusions sur le capitalisme sur sa capacité à résoudre les problèmes fondamentaux et pas seulement quelques réformes démocratiques limitées. Il aurait plaidé pour le maintien de l'économie planifiée, complétée par l'exigence essentielle d'un contrôle et d'une représentation ouvrière démocratiques. Une telle orientation aurait pu épargner à la population laborieuse la misère noire du capitalisme. Il n'y a pas qu'en Europe de l'Est que des mouvements de masse ont à nouveau mis à l'ordre du jour l'idée de la lutte - présentée comme insensée par la bourgeoisie, les dirigeants sociaux-démocrates et même certains secrétaires syndicaux. En Grande-Bretagne, après une série de défaites face à Thatcher et ses valets néo-libéraux, la campagne anti-Poll Tax - un mouvement d e désobéissance civile lancé et dirigé par Militant - a été le symbole d'une revanche retentissante: 14 millions d'habitants ont refusé de payer cet impôt et Margaret Thatcher a dû démissio nner. Au début de cette décennie, une nouvelle génération de jeunes s'est levée pour combattre l'extrême-droite. 40.000 jeunes ont manifesté à Bruxelles en octobre 1992 à l'initiative de Jeunes contre le Racisme en Europe. Les récentes mobilisations en faveur du droit d'asile donnent la mesure de la tension sociale: un mouvement de masse radical peut se développer autour d'un thème détermin&eacu te;. Tous ces mouvements ont une chose en commun: ils s'organisent autour de thèmes généralement délaissés par les organisations ouvrières traditionnelles. Parmi de larges couches de travailleurs , et particulièrement chez les jeunes, la social-démocratie est détestée pour ses trahisons et la politique réactionnaire qu'elle mène dans nombre de gouvernements en Europe. Après la chute dus stalinisme, les appareils syndicaux ne sont pas prêts à contrer efficacement les offensives idéologiques de la bourgeoisie. Des mouvements de grève comme celui de 1993 contre le Plan global en Belgique et en 1995 contre le Plan Juppé en France montrent que la force de frappe de la classe ouvrière est intacte. Les bonzes syndicaux formés à l'école de la concertation ont en général démobilisé et désorganisé ces mouvements. En période de crise économique capitaliste, rien ne peut se négocier autour du tapis vert de la concertation. L'action directe, la mobilisation, la propagande et l'agitation reviennent à l'ordre du jour. La récession économique mondiale à l'oeuvre aujourd'hui fera des dégâts en Europe. L'incapacité des dirigeants sociaux-démocrates à proposer aux travailleurs une issue et leur politique réactionnaire va sensiblement affaiblir leur capacité à encadrer et à bloquer les luttes. Les travailleurs et la jeunesse iront inévitablement aller à la rencontre de formations politiques qui défendent leu rs intérêts. On passera de plus en plus à la lutte contre les conséquences du capitalisme en crise à la lutte contre le système lui-même. En Italie, l'exemple du Parti de la Refondation communiste (PRC) qui vient de rompre avec la politique gouvernementale préfigure les développement à venir. De nouveaux partis ouvriers vont voir le jour et poser les questions fondamentales: pour ou contre le marché, pour ou contre la lutte, pour ou contre la révolution. La tâche des marxistes est d'intervenir dans ce processus et de jeter les bases d'un parti révolutionnaire de masse qui pourra en finir définitivement avec le capitalisme. Souvenirs de la Révolution allemande à Bruxelles Nous avons retrouvé ce témoignage. "Le dimanche 10 novembre, en début d'après-midi, en passant par la Grand-Place, je vis une imposante colonne de soldats allemands portant des brassards rouges. Des orateurs assignèrent comme objectif d'occuper la Kommandantur installée rue de la Loi. Ce fut alors la chasse aux officiers dont on arrachait les épaulettes. En début de soirée, je vis arriver par la rue Neuve un cortège de civils précédés d'un drapeau rouge. Cette apparition changea quelque peu l'atmosphère de la ville. Alors que dans l'après-midi, l'ensemble de la population sympathisait avec les soldats révoltés, l'apparition de révolutionnaires belges provoqua la réaction des bourgeois. On put voir dans la soirée des civils bien mis et parlant correctement s'en prendre à la fois aux soldats et aux civils pour ranimer le chauvinisme belge, qui n'avait plus qu'un pur sens réactionnaire de classe. Les soldats rouges avaient occupés certains bâtiments publics. Ainsi, la garde rouge avait placé une mitrailleuse au haut des escaliers de la Bourse. Les autorités belges avaient peur de la contagion révolutionnaire et voulaient effacer toute trace d'insurrection. Le surlendemain, je vis débarquer Émile Vandervelde à la Maison du Peuple. Il venait arrêter la contagion révolutionnaire. Dans le journal du lendemain, je lus qu'on annonçait l'adoption du suffrage universel et l'abolition de l'article 310 d'une loi antigrève. Ces objectifs étaient dépassés, mais il s'agissait d'accorder certaines satisfactions à la population et de réinstaller l'ordre bourgeois. |