La Révolution et la Guerre civile en EspagneGuy Van Sinoy1997
Il y a 60 ans en Espagne, le coup d'État du général Franco contre le gouvernement républicain de Front populaire déclenchait la guerre civile. De 1931 à 1937, un puissant mouvement révolutionnaire a soulevé le pays. Isolée sur le plan international, la révolution espagnole a été étranglée par le Front populaire qui prétendait “d'abord gagner la guerre" et remettre à plus tard les questions sociales. Au début des années 30, l'Espagne est un pays tourné vers son passé. Les anciennes classes dominantes, noblesse et Église, sont en décomposition et la bourgeoisie reste faible. 70% de la population active se consacre à l'agriculture. La moitié des terres appartient à la noblesse. L'Église, restée médiévale, est le plus grand propriétaire foncier. Le paysan a faim¼ de terre! En 1931, le roi Alphonse XIII doit prendre la route de l'exil à la suite des élections municipales remportées par les républicains. La république est proclamée. Le mouvement ouvrier La Confédération Nationale du Travail (CNT), mélange d'anarchistes et de syndicalistes révolutionnaires, a joué un rôle de premier plan dans la grève générale insurrectionnelle de 1917. De nombreux cadres de la CNT, dont Andrés Nin et Joaquín Maurín, sont gagnés au communisme. Mais la FAI (Fédération anarchiste ibérique) prend de plus en plus d’influence dans la CNT. Aux élections d'avril 1931, la CNT appelle à voter massivement pour les candidats républicains bourgeois. A peine constitué en 1923, le Parti communiste (PCE) doit plonger dans la clandestinité et connaît une crise profonde. En 1931, lors de la proclamation de la république, le PCE n’a que 800 membres et applique une ligne politique ultra-gauche (voir encadré). Andrés Nin, qui soutient Trotsky, fonde la Gauche communiste. L'impossible démocratie Le gouvernement provisoire, composé de bourgeois catholiques conservateurs et de socialistes respectables reste modéré sur le plan social. A son rythme, il faudrait 50 ans pour régler la question de la terre! Le chômage et la hausse des prix nourrissent l'agitation ouvrière et paysanne. A Barcelone, la CNT lance un appel à la grève générale, le gouvernement impose l'état de guerre: 30 morts et 200 blessés. La participation des socialistes au gouvernement a permis à la CNT de rassembler autour d'elle les éléments les plus combatifs et les plus résolus du prolétariat espagnol, mais en même temps, elle n'a ni programme ni stratégie révolutionnaires. Les communistes oppositionnels s'efforcent de promouvoir une autre politique. Au printemps 1933 sous l'impulsion du Bloc ouvrier et paysan (BOC) dirigé par Maurin et de la Gauche communiste (Nin), naît une organisation l'Alliance ouvrière. Dans la Jeunesse socialiste se dessine un courant qui remet en question la défense de la démocratie bourgeoise et la collaboration de classes. L'impossible réaction Aux élections de 1933, les socialistes gagnent en voix, mais perdent des sièges. Les anarchistes ont appelé au boycott des élections (32,5% d’abstentions). Le gouvernement conservateur diminue les crédits de l'école publique, engage massivement dans la police. Les fascistes attaquent locaux et journaux ouvriers. Contacté par Maurín, Caballero (PSOE) se prononce pour l'Alliance ouvrière, qui s'étend désormais à toute la Catalogne et à Madrid. Mais l'Alliance ouvrière est combattue par la CNT, par la droite des socialistes et dénoncée par le PCE somme "social-fasciste". En octobre 1934: le jour de l'entrée en fonction du nouveau gouvernement, l'UGT (syndicat socialiste) appelle à la grève générale, la CNT ne bouge pas. Dans les Asturies, où la CNT a rallié l'Alliance ouvrière, la grève générale insurrectionnelle éclate: les mineurs organisent des milices qui prennent le pouvoir. Sûrs de tenir le reste de l'Espagne, l’armée écrase l’insurrection: 3.000 morts, plus de 40.000 emprisonnés. Le POUM et le Front populaire Trotsky préconise l'entrée de la Gauche communiste dans le PSOE afin d'opérer la jonction entre les révolutionnaires et l'aile gauche des Jeunesses socialistes très radicalisées. Nin refuse, rompt avec Trotsky et s'oriente vers une fusion avec le BOC de Maurín. Le POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste), fusion du BOC et de la Gauche communiste, est fondé en septembre 1935 (8.000 militants). Ses dirigeants sont des figures du mouvement ouvrier. L'Internationale communiste opère aussi un tournant radical vers la politique de front populaire (voir encadré). La Jeunesse communiste fusionne avec les Jeunesses socialistes. En Catalogne, socialistes et communistes fusionnent et forment le PSUC qui adhère à la IIIe Internationale. Une situation pré-révolutionnaire En février 1936, le Front populaire (républicains bourgeois, PSOE, PCE, UGT, POUM) remporte les élections: Franco est muté au Maroc, tous les prisonniers politiques sont libérés. Mais des défilés massifs ont lieu dans toutes les villes, les prisons sont ouvertes sans attendre le décret d'amnistie, partout éclatent des grèves pour la réintégration immédiate des ouvriers licenciés, le paiement des arriérés de salaires aux travailleurs emprisonnés. Dans les campagnes, les paysans occupent les terres. Les socialistes de gauche sont à la pointe des manifestations où ils réclament la dictature du prolétariat. En réalité, l’enthousiasme révolutionnaire n'a de perspectives immédiates. Le PSOE, adjure les travailleurs d'être raisonnables et de ne pas "faire le jeu du fascisme". Le PCE garde une attitude réservée. La réaction prépare le coup d'État. Les chefs militaires reçoivent l'assurance du soutien d'Hitler et de Mussolini. Le gouvernement républicain est informé de ces préparatifs, mais ne peut agir: le complot des généraux constitue un danger pour le régime politique mais c’est aussi l'ultime rempart contre la montée révolutionnaire. La coup d’État déclenche la révolution Le 16 juillet 1936, Franco croit obtenir une victoire rapide. Le 18, le gouvernement républicain refuse de distribuer les armes aux travailleurs et démissionne. L'UGT et la CNT lancent un appel à la grève générale: des centaines de milliers de travailleurs envahissent les rues et réclament des armes. Le nouveau gouvernement accepte de "décréter" ce qui est devenu la réalité: l’armement des ouvriers. Les putschistes connaissent de cuisantes défaites: les marins se mutinent, fusillent les officiers putschistes et s'emparent de tous les navires de guerre. A Barcelone, les travailleurs prennent d'assaut les casernes. Une colonne du POUM et la colonne CNT-FAI de Durruti marchent vers Saragosse et libèrent l'Aragon. L'Espagne se couvre de comité populaires de défense. En quelques semaines, s'ébauche un appareil d'État de type nouveau: milices, brigades, gardes populaires, tribunaux révolutionnaires élus qui règlent tous les problèmes (fermeture des églises, confiscation des biens, contrôle des entreprises, remise en marche de la production, collectivisation des terres,¼). Le gouvernement de Front populaire n'est que l'ombre d'un gouvernement qui "décrète" sur papier ce que les comités ont décidé et mis en application. Une situation de double pouvoir existe et ne pourra être réglée que par l'hégémonie de l'un ou de l'autre. Le PSOE et le PCE refusent la perspective d'une république socialiste qu'ils jugent dangereuse. Les anarchistes refusent d'engager la lutte pour un pouvoir dont ils ne sauraient que faire. Le POUM affirme que la dictature du prolétariat existe déjà de fait et qu'il ne faut pas s'encombrer de conseils ouvriers. La révolution s'arrête à mi-chemin. La réaction démocratique Dans ces conditions, les premiers succès des milices restent sans lendemain. Une machine de guerre moderne entre en action, les nationalistes reprennent du terrain et procèdent à des massacres féroces. Caballero accepte de prendre la direction du gouvernement de Front populaire comprenant des ministres bourgeois, des socialistes, des communistes, l'UGT et quatre ministres anarchistes. En septembre 1936, tous les comités sont dissous et remplacés par des conseils municipaux. Le corps des magistrats est remis en fonction. Les milices révolutionnaires de l'arrière sont unifiées par décret et placées sous le contrôle du ministre de l'Intérieur. Les conseils de soldats sont supprimés, les grades sont rétablis. Le coup d'arrêt à la révolution par le Front populaire coïncide l'aide matérielle russe (chars, aviation et police politique) et le contrôle des Brigades internationales par les Partis communistes. L’écrasement de la révolution L'Espagne est devenue un enjeu important pour Staline: c'est un laboratoire pour la prochaine guerre mondiale où il entend démontrer aux puissances occidentales qu'il est un allié solide capable d’arrêter une révolution. En novembre, le consul général d'URSS à Barcelone dénonce le journal du POUM "vendu au fascisme international". La CNT tente de desserrer l'étreinte du PCE et dénonce l'existence de prisons privées. Le gouvernement interdit toute manifestation pour le 1er Mai 1937. Le PSUC décide de provoquer l'affrontement et ouvre le feu. La grève générale éclate à Barcelone. Le POUM, les jeunesses libertaires et les Amis de Durruti soutiennent la grève. La CNT appelle les travailleurs à déposer les armes: il y a cependant 500 morts et 1.000 blessés. La presse stalinienne se déchaîne contre l'insurrection, le POUM est dissout et tous ses dirigeants sont arrêtés. Andrés Nin est livré à la police politique, torturé et assassiné. Les prêtres sortent des prisons. De nombreux militants trotskystes sont exécutés. Une police spécialisée est créée: elle est contrôlée par le PCE et des "techniciens" russes et compte 6.000 hommes. Fin 1937, les premiers conseillers russes seront rappelés: la plupart seront à leur tour exécutés en URSS. Les envois d'armes diminuent rapidement. L’Espagne n'est plus que le théâtre d'une guerre classique où un camp se trouve en situation d'infériorité militaire et technique. Le calvaire durera jusque 1939 et se terminera par de nombreux supplices et exécutions, de longues années de détention. On ne pouvait pas gagner la “guerre” d’Espagne sans gagner la révolution.
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