Qu'est-ce que le fascisme et comment le combattre

Geert Cool

2001


 

Qu'est-ce le fascisme...

Lorsque l’on parle du fascisme, l’allusion à l’Allemagne nazie et à l’Italie de Mussolini n’est jamais loin. Il n’est donc pas inutile de se pencher sur les exemples historiques des régimes fascistes: comment sont-ils arrivés au pouvoir, quelle est leur base sociale, qu’ont-ils fait,... Le terme "fascisme" est souvent utilisé dans des situations très différentes: les dictatures militaires sont parfois appelées fascistes, certains parlent même d’une "fascisation" de la société qui verrait celle-ci glisser progressivement vers une dictature fasciste,...

On a fait ces dernières semaines beaucoup de comparaisons avec le fascisme de Mussolini et de Hitler. La caractéristique de ces mouvements a été la critique à double sens de l’état bourgeois. Ils ont dénoncé celui-ci comme étant incapable de solutionner la lutte de classes en faveur de la bourgeoisie.

Afin de sauvegarder les classes dominantes, les fascistes ont mobilisé des groupes sociaux qui se situent à mi-chemin entre le capital et le travail, à un moment où la classe ouvrière est affaiblie par un chômage chronique. Pour la bourgeoisie, c’est une entreprise hasardeuse à laquelle elle ne fait appel qu’en dernier recours.

Le résultat est l’interdiction du mouvement ouvrier et la liquidation physique de ses militants. Le nationalisme et le racisme sont aussi combinés au fascisme, de même qu’à un conservatisme moral étroit.

Ce n'est qu'après une défaite décisive du mouvement ouvrier que les fascistes recourent ouvertement à la violence de masse.

...et comment le combattre?

D'ou vient le FPÖ?

Le FPÖ (Parti autrichien de la Liberté) apparaît en 1949 sous le nom de "Verband der Unabhängigen"(VdU), un rassemblement d’ex-nazis (l’Autriche n'en comptait pas moins de 700.000). En 1949, la VdU a obtenu 12% des voix. Le SPÖ et l’ÖVP y ont réagi par l’"intégration" accélérée des anciens nazis à la société autrichienne.

Cette politique a produit des effets dans la mesure où la VdU recueillait principalement les votes des ex-nazis mécontents de leur situation. Vu que les ex-nazis ne faisaient pas l’objet de poursuites, la raison d’être d’un parti défendant leurs intérêts propres s’est estompée et la VdU a connu un fort recul électoral. La création en 1956 du FPÖ, auquel la VdU a adhéré, résulte d’une tentative de mettre un terme aux divisions de l’extrême droite. L’ex-officier SS Friedrich Peter en a été le leader jusqu’en 1978.

Il y a eu des tentatives de transformer le FPÖ en parti de droite plus modéré, mème avec l’aide du SPÖ qui, en 1960, a transféré de l’argent des caisses syndicales vers celle du FPÖ pour le convaincre de participer à une coalition gouvernementale. Fin des années 70, l’aile plus libérale l’a emporté sur l’aile néo-nazie, non sans connaître une sérieuse opposition de la part notamment du secrétaire régional de Carinthie, Jörg Haider. Le FPÖ a participé à une coalition avec le SPÖ de 1983 à 1986 où il a reçu le poste de vice-chancelier.

Le rapport de forces entre les ailes du FPÖ s’est inversé en 1986, Haider a été élu président. Une coalition SPÖ-ÖVP a été formée. Le FPÖ avait connu jusqu’en 1983 une érosion électorale constante (jusque 5%). La prise de pouvoir par l’aile d’extrême droite a permis au FPÖ de se profiler désormais comme un parti anti-establishment. Une croissance rapide a suivi: il obtient 16,6% aux élections de 1990 et 26,9% en 1999.

Le FPÖ, le Vlaams Blok, le FN sont-ils fascistes?

Tout comme le FPÖ, le Vlaams Blok plonge ses racines dans la collaboration. Cela devient clair si on examine leur programme. L’idée qu’il faut se distancier du système pourri, qu’il faut organiser un "grand nettoyage", y est centrale. L’extrême droite se forge ainsi une image anti-establishment qui lui permet d’obtenir beaucoup de voix. Le racisme joue aussi un rôle. Le solidarisme (au lieu de syndicats, des organisations communes aux patrons et aux travailleurs sur le plan de l’entreprise), toujours dans le programme du Blok, affleure à peine. Vu que ce thème n’est pas encore assez porteur dans la société, ce point est maintenu au frigo. Avec les thèmes éthiques, le Blok fait principalement mouche auprès des milieux respectables, petit-bourgeois.

Si on examine la propagande du Blok de plus près, on est frappé par l’approche très différenciée en fonction du groupe cible. Le Blok se présente dans les régions plus rurales comme un parti d’ordre. En mettant l’accent sur des positions éthiques conservatrices, il se profile en outre comme très pro establishment. Dans les villes en revanche, la propagande est plutôt orientée vers les couches mécontentes, les couches les plus vulnérables de la classe ouvrière, principalement dans les quartiers populaires. L’approche y est tout à fait autre, le Blok se cantonne au rôle de "seul parti d’opposition".

On peut difficilement qualifier de fascistes ces électeurs du Blok, une grande partie d’entre eux ne sont peut-être même pas ouverts aux idées fascistes. Si le Blok affirme qu’il veut accorder plus d’attention à la campagne, cela va de pair avec une image plus "respectable".

La comparaison avec l’orientation de classe des fascistes en Italie et en Allemagne dans les années 20 et 30 fournit nombre d’analogies. La composition so-ciale des fascistes italiens: en 1921, 24,3% des membres du parti étaient des ouvriers agricoles, 15,4% des ouvriers d’industrie, 13,8% des étudiants, 12% des paysans et des propriétaires terriens, 9,2% étaient issus des classes moyennes et 6,6% des professions libérales. L’électorat des nazis allemands se composait en 1930 de 34,4% d’indépendants (paysans et professions libérales y compris) tandis que ce groupe ne constituait que 17,4% de la population.

La principale différence avec la situation actuelle se trouve peut-être dans le rapport entre villes et campagnes, tandis que cette base urbaine est fort passive. La force de mobilisation de l’extrême droite n’a pas fondamentalement changé ces dernières décennies: le fondateur du Blok, Karel Dillen, parvenait parfois à rassembler 500 personnes pour un meeting dans les années 50. Aujourd’hui, le Blok ne peut mobiliser qu’avec peine 1.000 personnes, et ce pour un parti qui récolte 15% des voix!

Un autre élément pour désigner un parti comme fasciste est l’existence de trou-pes de troupes de choc. Nous devons bien voir quand les fascistes sont en me-sure de recourir à la violence ouverte. En Italie, par exemple, ils n’ont pu franchir ce pas qu’après une série de défaites du mouvement ouvrier.

L’acceptation de la violence fasciste dépend pour une grande part de la réaction du mouvement ouvrier. Elle n’est pas tolérée pour le moment. Par rapport aux années 20 et 30, la base active de l’extrême droite est beaucoup plus réduite, tandis que le mouvement ouvrier est potentiellement beaucoup plus fort. Il est clair que l’extrême droite est prête à passer à l’action violente. Il y a eu quelques cas marginaux de violence, clairement soutenus par la direction du parti, notamment à Bruges en 1996-97.Grâce à une réaction vigoureuse, ils ont dû reculer. La violence est maintenant "sous-traitée" par de petits groupes comme Odal, directement lié au Vlaams Blok par des décennies d’amitié entre son leader, Bert Eriksson, et Karel Dillen.

Un point important dans la comparaison avec les années 30 est la situation économique. Aussi bien Mussolini que Hitler se sont renforcés sur base d’une énorme crise économique qui était bien plus profonde que maintenant. Du fait de l'hyper inflation, la classe moyenne a vu fondre son épargne comme neige au soleil. Cela provoqué une radicalisation de ces couches qui a profité à la droite en l’absence de victoire du mouvement ouvrier.

La situation économique a placé le mouvement ouvrier devant le choix: soit la révolution, soit le fascisme. La question de la lutte ouvrière se posait en terme de vie ou de mort. Une fois que cette lutte aboutit à l’impasse car les dirigeants ouvriers refusent de conduire la lutte, les fascistes reprennent l’initiative.

Les classes moyennes sont épouvantées par le chaos provoqué par la crise économique. Si elles sentent que le mouvement ouvrier est capable de changer la société, elles le suivront. Mais si elles ont le sentiment que ce mouvement ouvrier est paralysé, elles se tourneront vers d’autres forces pour tenter de se sauver. Elles sont alors attirées par les fascistes au moyen de toute sorte de promesses fantaisistes. Une fois que la classe ouvrière sera écrasée et que les fascistes seront installés au pouvoir, ils jetteront à la poubelle les promesses faites aux classes moyennes et règneront pour servir les intérêts du grand capital.

Pour des raisons tactiques, le Vlaams Blok ou le FPÖ ne peuvent pas se manifester aujourd’hui ouvertement comme fascistes. Ils mettent l’accent sur le populisme. L’appareil de ces partis se compose cependant d’authentiques fascistes prêts, dès qu’ils en auront les moyens, à transformer leur parti en organisation ouvertement fasciste.

L'Autriche devient-elle fasciste?

Le MSI fasciste est entré dans le gouvernement italien au milieu des années 90. Cela s’est produit après que tous les partis traditionnels aient traversé une crise profonde (disparition de la social-démocratie et de la démocratie chrétienne, transformation des communistes en PDS,...), suite aux affaires de corruption et aux réactions de la population qu’elles ont suscitées. Une alliance avec le MSI néo-fasciste de Fini a formé un gouvernement sous la houlette de Berlusconi.

A l’époque, nous écrivions: (De Militant n°137, déc. 1994): "Le succès des néo-fascistes était dû à la crise interminable du tissu politique et économique italien. Les suffrages pour l’Alliance nationale n’étaient pas des voix pour le fascisme, mais contre la corruption, le crime, les coupes budgétaires et le chômage. Les néo-fascistes ont compris qu’il n’y avait pas de base pour un parti ouvertement fasciste. C’est pourquoi ils se sont ca–chés derrière un masque démocratique, notamment en changeant le nom sulfu–reux de MSI en Alliance nationale. Il n’était pas du tout question d’une réaction fasciste avec une base de masse comparable aux années 20 et 30."

Ceci ne signifiait pas du tout que nous réagissions avec résignation, notre journal a d’ailleurs fortement appuyé sur la "nécessité d’une lutte implacable contre les néo-fascistes et toute forme de racisme". Les divisions internes et les mobilisations massives des travailleurs à la fin 94 ont tait tomber rapidement ce gouvernement.

Si le gouvernement autrichien réussit à appliquer ce programme, cet exemple sera vite suivi dans d’autres pays. Il ne restera alors plus grand-chose des farouches réactions des partis traditionnels contre la participation de l’extrême droite à un gouvernement. La protestation qui agite l’Autriche aujourd’hui peut être la première étape d’un mouvement contre la politique d’austérité. Tout comme en Italie en 1994-95, le mouvement ouvrier jouera aussi un rôle décisif en Autriche.

Il y a un grand danger que le FPÖ utilise la coalition pour se renforcer lui-même, ce qui serait peut-être davantage possible en Autriche qu’en Italie du fait de l’absence d’un puissant parti de gauche.

Le potentiel du mouvement ouvrier est encore intact. Il n’est pas exclu que le même processus qu’en Italie se produise en Autriche, ne fût-ce qu'à une échelle plus réduite. Les manifestations actuelles n’ont pas encore le caractère de masse qui pourrait faire tomber le gouvernement, mais elles peuvent augmenter la pression sur la direction syndicale.

Quelle riposte à l'extrême droite?

Les discussions sur le FPÖ et la stratégie contre le Vlaams Blok, que la proximité des élections communales rend plus concrètes, ne doivent pas être menées séparément. Il est nécessaire d’examiner comment de tels partis grandissent. Un certain nombre d’éléments spécifiques jouent dans la croissance et la force du FPÖ. D’un côté, l’anticommunisme a été très fort en Autriche. La peur du communisme a fait en sorte que, juste après la guerre, les anciens nazis ont été réintégrés dans les fonctions officielles. A côté de cela, le FPÖ a pu s’appuyer sur une tradition d’extrême droite en Autriche contre laquelle on n’a jamais rien entrepris. Les raisons principales de la croissance électorale actuelle résident dans l’absence d’alternative de gauche sérieuse, combinée avec l’attitude très passive de la direction syndicale.

L’Autriche a connu un régime très stable pendant des années. De par sa situation à la frontière de l’ancien bloc de l’Est, le pays était d’importance stratégique et a reçu après la guerre d’énormes investissements via le plan Marshall. Le SPÖ est devenu la principale force politique d’un pays qu’on a pu comparer avec la Suède: un modèle capitaliste de prospérité et de paix sociale basé sur une sécurité sociale très étendue.

La coalition SPÖ-ÖVP a mené ces 14 dernières années une politique de privatisations et d’austérité. Cela a affaiblit la base sociale du SPÖ. Ce parti est passé de 700.000 membres dans les années 70 (sur 7 millions d’habitants!) à 400.000 aujourd’hui et il n’est plus perçu comme un instrument de changement.

Une grande partie des électeurs déçus du SPÖ sont passés à l’extrême droite faute d’alternative. Haider a pu se profiler comme la seule opposition.

C’est aussi la principale source de croissance pour le Vlaams Blok. Dans des régions comme la Wallonie, l’extrême droite pourrait aussi faire des scores élevés, mais, en l'absence d’un parti unifié, elle n’a pas réussi à exploiter ce potentiel.

Réactions hypocrites contre l'Autriche

Les premières réactions du gouvernement belge et des partis traditionnels ont consisté en un désaveu tranchant. Le président du CVP, Johan Van Hecke, a stigmatisé Haider comme "néo-nazi", le ministre Louis Michel a appelé au boycott du tourisme. A la manifestation du 20 février à Bruxelles, il y avait des délégations de presque tous les partis traditionnels. Cela mérite une mise au point.

L’establishment fait de fortes déclarations sur l’Autriche d’une part, il est lui-même responsable de la croissance de l’extrême droite avec sa politique d’autre part. S’il est facile de faire des déclarations sur l’étranger, apporter une réponse appropriée est une tout autre affaire. Le comportement des partis traditionnels en Belgique peut être résumé en un mot: hypocrite! Ils peuvent entre-temps détourner l’attention de leur propre politique, notamment un référendum en mai sur la fonction publique fédérale et 11.000 pertes d’emploi à La Poste comme prélude à la privatisation. La discussion sur l’Autriche est importante à l’approche des élections communales. Les vives réactions, surtout dans la partie francophone du pays, ont aussi pour but de signifier clairement aux dissidents qui opteraient éventuellement pour une coalition avec le Blok qu’une telle option n’est pas encore acceptable pour les partis bourgeois.

Un appel au boycott est de nature à culpabiliser la population autrichienne. Chez nous aussi, certains antiracistes prétendent que les électeurs du Blok sont stupides ou qu’il faut leur faire la leçon. Ce n’est pas pour nous la bonne manière de procéder.

Le problème réside dans la politique qui provoque la croissance de l’extrême droite. Pour offrir une réponse, on a besoin d’une opposition de gauche prête à aider à organiser la lutte et à défendre effectivement les intérêts des travailleurs et des jeunes. Contrairement à ce que certains prétendent, une coalition ÖVP-SPÖ ne constitue en aucun cas une alternative pour l’Autriche. Ce qu’il faut, c’est une gauche offensive.

En Belgique, une partie de la gauche prétend qu’il faut soutenir les listes SP ou Agalev comme alternative pour stopper le Vlaams Blok. C’est totalement en porte-à-faux par rapport à l’enjeu des élections communales. Dans des villes comme Anvers, la question qui se pose est: "pour ou contre l’actuelle politique communale". Pour les opposants, il y a peu de choix. Tous les partis forment un bloc contre le Blok, ce qui place ce dernier dans une position idéale. Un appel pour le SP ou Agalev ne fait que renforcer cela. On a besoin d’une opposition de gauche sérieuse qui se confronte aux autorités communales, de telle sorte que l’opposition ne soit plus assimilée au Blok.

Le cordon sanitaire est le seul moyen que les partis traditionnels ont trouvé pour éloigner le Blok du pouvoir. La question cruciale demeure: quelle politique propose-t-on? C’est la politique antisociale des partis traditionnels qui rend possible la croissance de l’extrême droite. Nous sommes évidemment contre toute collaboration avec le Blok. Là où le cordon sanitaire sera brisé, nous le dénoncerons en mobilisant les jeunes et les travailleurs. Nous devons vraiment réaliser que, dans la lutte contre le Blok, nous ne pouvons pas faire confiance aux exécutants de la politique qui se trouve à la base du succès électoral du Blok.

Il faut une alliance de gauche!

Au moment où le Vlaams Blok remporte 15% des voix, il ne suffit plus de crier qu’il doit disparaître. Un tel mot d’ordre suffit peut-être pour organiser des jeunes radicalisés, mais c’est insuffisant pour combattre l’influence du Vlaams Blok dans les quartiers populaires. Il faut pour cela mener des campagnes concrètes sur les problèmes sociaux qui vivent dans ces quartiers.

Un exemple: la campagne que nous avons menée à Gand contre la hausse brutale du prix des sacs poubelles. Sous prétexte de protéger l’environnement, la population doit faire la fortune des requins qui contrôlent les sociétés de traitement des déchets. En paroles, le Blok a prétendu être opposé à cela. En pratique, il n’a rien fait et a été démasqué.

A Anvers, le Blok peut jouer sur du velours. Le SP et Agalev continuent de défendre bec et ongles leur politique de gestion communale des déchets et Dewinter n’aura aucune peine à se prétendre être le défenseur des habitants des quartiers pauvres.

En montrant dans la pratique que le Blok n’a pas de réponse aux problèmes qu’il dénonce, nous pouvons poser les premiers jalons d’une stratégie pour le faire reculer. Ce ne sera pas simple car contrairement au Blok nous n’avons pas pas des millions de subsides publics ni de mécènes. De plus, la gauche est terriblement morcelée. Même à Gand, en l’absence d’une opposition de gauche crédible, il se peut que le Blok ne récupère l’exaspération de la population sur la gestion des déchets.

L’idée d’une véritable opposition de gauche face à l’opposition de droite du Blok, doit être un thème central pour les élections communales.Si une telle initiative pouvait voir le jour, cela permettrait de poser les premiers jalons pour refouler le Vlaams Blok.

Nous sommes prêts à mener campagne pour cela. Nous vous appelons tous à participer activement à une telle initiative.