Fascisme: ne laissons pas ce cancer proliférer!

Els Deschoemacker

1998


 

Plus de six ans après le dimanche noir - les élections législatives de 1991 où les fascistes ont fait leur percée - ceux-ci sont toujours là. Malgré les nombreuses actions de protestation, meetings, manifestations, tracts, brochures et livres dénonçant les fascistes, ceux-ci maintiennent leurs positions, voire progressent dans plusieurs pays d'Europe.

Il serait suicidaire de sous-estimer le péril

En Belgique francophone, certains estiment - à tort - qu'il faut relativiser le danger fasciste car malgré leurs bons résultats électoraux, les fascistes sont en proie à une crise politique profonde durable: s cissions, dissidences, exclusions et excommunications réciproques, coups bas, fraudes et malversations diverses. Ils sont incapables d'organiser une activité publique d'importance. Leurs publications se résument à quelques revu es confidentielles et à quelques tracts dans les boîtes aux lettres. Le travail de leurs élus dans les différentes assemblées est nul. Il est d'ailleurs significatif que du côté francophone, ils aient é ;té absents du terrain dans les mouvements de protestation qui secouent le pays depuis l'affaire Dutroux.

On aurait cependant tort de minimiser le danger. D'abord parce que leur électorat potentiel est bel et bien là, avec des pointes de 15% dans certaines communes ouvrières (Molenbeek, La Louvière, Charleroi). Ensuite parce rien ne garantit que leur crise interne durera indéfiniment. Enfin, parce qu'à Bruxelles, le danger est plus immédiat: le Vlaams Blok va tenter de ravir les suffrages des électeurs du Front national en plaçant en bonne place sur ses listes Johan Demol, ancien gendarme, ancien commissaire de police de Schaerbeek et ancien du Front de la Jeunesse. Il serait donc suicidaire de sous-estimer le danger des fascistes en Belgique et en particulier celui du Vlaams Blok à Bruxelles.

Le Vlaams Blok, 20 ans après sa fondation

Vingt ans après sa fondation, le Vlaams Blok a-t-il perdu son caractère fasciste? Est-ce devenu un banal parti bourgeois de la droite autoritaire? Et ne constitue-t-il pas un danger véritable?

Il y a un an, le Vlaams Blok avait lancé une grande campagne afin de mettre fin aux «préjugés» de l'opinion publique «sur le caractère raciste, antidémocratique et fasciste du parti.» «Nous voulon s convaincre la majorité de la population de Flandre avec nos idées», affirmait son président Frank Vanhecke en lançant une offensive de charme. L'attitude de Gerolf Annemans, parlementaire Vlaams Blok et commissaire dans l a commission Dutroux, s'inscrit dans cette opération de ravalement de façade du Vlaams Blok.

«Chassez le naturel, il revient au galop!» dit le proverbe. A peine l'opération de charme entamée, les gros bras du Vlaams Blok faisaient le coup de poing au pèlerinage de la Tour de l'Yser contre les organisateurs offic iels dont ils jugeaient le nationalisme trop mou. A Bruges, les activistes du NJSV - une organisation de jeunes fascistes liée au Vlaams Blok - ont déclenché une campagne de terreur contre les milieux progressistes: descentes dans les cafés da gauche avec tabassage d'un gérant, barbouillages de façades de domiciles de progressistes, menaces de mort déposées dans les boîtes aux lettres, agressions de progressistes sur la voie publique par un com mando en uniforme.

Les fascistes ne reculent devant aucune provocation violente. A bruges, Jeroen Mol, führer local du NJSV a fait exploser une grenade à son propre domicile et à accusé Militant de cet acte. A Gand, le gérant du caf&e acute; du Vlaams Blok, le Roeland, a mis le feu à son propre établissement (mettant en danger la vie de ceux qui habitent aux étages supérieurs) pour toucher l'argent de l'assurance et tenter de rejeter la responsabilit& eacute; de cet acte criminel sur les «terroristes rouges». Dans un premier temps, la presse locale a même repris ces accusations mensongères sans les vérifier. Les enquêtes judiciaires ont cependant montré que Jeroe n Mol et le gérant du Roeland étaient les auteurs de ces violences. Ils sont tous deux sous les verrous.

A Anvers, lors d'une réception organisée par le Vlaams Blok en l'honneur de Bruno Mégret - n° 2 du Front national en France, et qui en compagnie de son épouse dirige la municipalité de Vitrolles - Wim et Rob Verreyken, dirigeants du Blok ont violemment agressé un photographe.

A Gand, le NSV - une organisation étudiante fasciste - a commis de nombreuses agressions au cours des derniers mois: la porte du domicile d'un antifasciste connu a été défoncée, un stand du PTB a été attaqué à l'université, deux patrons de café qui louaient leur salle à une organisation étudiante de gauche reconnue par l'université (Aktief Linkse Studenten) ont été menacés, les vit res du local de la communauté anarchiste (AEG) ont été brisées,...

On pourrait sans peine allonger la liste des agressions violentes commises par les sbires du Vlaams Blok et de ses organisations satellites.

Une stratégie double

Bien que ses dirigeants posent devant les photographes en costume trois pièces afin d'essayer de se créer une image de respectabilité, le Vlaams Blok et ses organisations satellites continuent à employer les argumen ts "frappants" (intimidations, menaces, coups, provocations) pour tenter d'éliminer ceux qui se dressent sur leur chemin. C'est d'ailleurs une constante pour tous les partis fascistes.

La récente agression spectaculaire commise par Jean-Marie Le Pen contre une élue du PS en France - et qui vaudra peut-être au leader du Front national une privation de ses droits politiques - est révélatrice à c e sujet.

Au sein du Vlaams Blok existent cependant des désaccords sur la stratégie à suivre. Pour le moment, prévaut la stratégie qui consiste à se présenter comme une formation politique comme les autres. Le Vlaams Blok doit tenir compte du fait que la grande majorité de la population n'est pas prête à adhérer à un programme fasciste. Une chose est de capitaliser des succès électoraux en tablant sur le racisme et la démagogie. Une autre est d'organiser un mouvement de masse prêt à exercer une terreur de masse et qui soit d'accord avec les idées fascistes d'anéantir les organisations du mouvement ouvrier telles que les organisat ions syndicales. Afin de ne pas retomber dans la marginalité électorale, les dirigeants d'extrême-droite sont obligés de prendre publiquement leurs distances avec le fascisme pur et dur et d'arborer le costume/cravate.

Mais d'autre part, Vlaams Blok et Front national doivent prendre garde à ne pas trop ressembler aux partis traditionnels. Ils doivent marquer des points et montrer qu'ils sont prêts à passer à l'action. Si cela ne vient p as assez vite, il se peut que les troupes impatientes aient des démangeaisons dans les doigts et en fin de compte passent à l'action de rue parfois incontrôlée par la direction. Il y a donc de la part des organisations fascistes une constante voltige exigeant le contrôle absolu de la base. Il est de la plus haute importante que les troupes exécutent à la lettre les ordres venus d'en haut.

Dans ce cadre, les actions musclées sont acceptées et même encouragées dans la mesure... elles ne sont pas portées à la connaissance de l'opinion publique. Il ne faut donc pas se laisser abuser par l'image a ngélique que les dirigeants d'extrême-droite essayent de donner d'eux-mêmes. Dès que les dirigeants du Vlaams Blok et du Front national jugeront que la violence et la terreur ouverte contre la gauche, les milieux progressistes, l es populations d'origine immigrées, les homosexuels... est susceptible d'être passivement acceptée par une large frange du public, il passeront ouvertement à l'action.

Vlaams Blok: main basse sur Bruxelles?

Le Vlaams Blok tente de mettre à profit des événements tels que les émeutes de Cureghem (après qu'un jeune dealer ait été abattu sans sommations par les forces de l'ordre) ou la mise à l'& eacute;cart par les autorités communales du commissaire de police de Schaerbeek Demol pour se mettre en avant. Il consacre des millions à la propagande en diffusant des dépliants ou des brochures en quadrichromie dans des centaines de milliers de boîtes aux lettres de l'agglomération bruxelloise. Son objectif pour les prochaines élections régionales: devenir le premier parti flamand à Bruxelles, devenir incontournable pour la constitution du gouvernem ent bruxellois et - devant le refus probable des partis francophones d'accepter le Vlaams Blok au gouvernement - provoquer un blocage institutionnel.

Le Vlaams Blok agit à Bruxelles en terrain favorable. Bruxelles est une ville où près d'un quart de la population ne possède pas la nationalité belge - et donc pas le droit de vote. Le contraste est frappant entre l'opulence de certains quartiers cossus et le délabrement de quartiers pauvres laissés à l'abandon où cohabitent une population belge âgée et une population immigrée jeune. Enfin c'est dans la capitale et s a périphérie que se concentrent la plupart des tensions communautaires. Il existe donc à Bruxelles un bouillon de culture au sein duquel un parti fasciste tel que le Vlaams Blok puisse grandir. D'autant plus que les partis traditionne ls font rien pour résoudre les problèmes sociaux.

Quand il était encore commissaire de police à Schaerbeek, le fasciste Demol avait une obsession: traiter la délinquance et les immigrés de façon musclée. Les statistiques montrent cependant que cette approc he "musclée" de la délinquance n'a pas donné de résultats: au contraire, la délinquance a progressé pendant la période où Demol était commissaire. Malgré cela, Demol a créé ; l'impression qu'il était le seul à vouloir s'attaquer aux problèmes causés par la délinquance. Les policiers de Schaerbeek affilés au Syndicat libre de la fonction Publique (190 affiliés sur 350 policiers ) mettent d'ailleurs en cause la politique répressive mise en place par Demol: «Ce système ne fonctionne pas.» affirme leur représentant Alain Ysebaert(1) qui prône une police de proximité axée su r la prévention plutôt que sur la répression. Il faut dire qu'à l'époque de Demol, il n'y a avait que 6 agents de quartier pour couvrir tout Schaerbeek, qui est pourtant une des communes les plus étendues de l'aggl omération bruxelloise.

Pendant des années, Demol a pourtant bénéficié du soutien des partis traditionnels. Même son passé au Front de la Jeunesse ne semblait pas déranger Francis Duriau, le bourgmestre de Schaerbeek. Ce n'e st que lorsque ses liaisons avec le Vlaams Blok ont été rendues publiques que les politiciens locaux ont pris leurs distances vis-à-vis de Demol, que ses méthodes détestables ont été mises en cause et qu'il a été définitivement révoqué.

La révocation de Demol est en soi un acte de salubrité publique, mais elle n'éloigne pas le danger fasciste. Car le Vlaams Blok joue sur le fait qu'une partie de la population ressent un sentiment d'insécurité et que les pouvoirs locaux ne font rien pour résoudre les problèmes sociaux. La population cherche une alternative et si rien ne change, une parti d'entre elle risque de se tourner vers les fascistes.

Comment éliminer le danger fasciste?

On entend parfois les "théories" les plus fantaisistes à propos des partis fascistes et sur la façon de les combattre. Certains disent: «Le racisme continuera à relever la tête tant que nous n'aurons pas mis fin au mépris irrationnel pour l'animal dans la nature, que ce soit sous la forme de l'élevage intensif ou en nous-mêmes.» L'auteur de ces lignes est un philosophe universitaire américain! D'autres estiment qu'il vaut mieux ne rien dire à propos des fascistes car «en parler serait leur faire indirectement de la propagande».

Parmi des personnalités plus sérieuses, prenons Johan Leman, directeur du Centre pour l'Égalité des Chances et contre le Racisme. Il consacre une grande partie de ses efforts à la promotion de règlements e t de lois contre le racisme, à la publication de brochures, à la défense en justice des victimes. Mais une telle action a ses limites. Entre-temps les partis fascistes s'organisent librement et reçoivent même des subsides plantureux. A lui seul, le Vlaams Blok rafle près de 50 millions!

Avec Vous, le MRAX, Objectif sont des associations qui, bien qu'ayant leurs propres spécificités, développent un même type d'action: dénoncer le racisme, promouvoir l'égalité des droits. Il leur manqu e cependant quelque chose de fondamental: que faire pour éliminer le terreau sur lequel se développent les organisations fascistes se développent? Comment résoudre les problèmes sociaux qui contribuent au climat raciste qui constitue le fonds de commerce sur lequel les fascistes développent leurs organisation?

La force du programme de Blokbuster, un mouvement de jeunes contre le fascisme et le racisme lancé en Flandre en 1991, c'était d'avoir travaillé sur deux terrains. D'une part un programme pour combattre les symptômes du r acisme, d'autre part un programme pour prendre à bras le corps les causes du racisme. D'une part, revendiquer des droits démocratiques tels que le droit de vote pour les immigrés et le droit de choisir son lieu de résidence. D' autre part exiger pour toute la population une politique de logements sociaux, les 32 heures sans perte de salaire et avec embauche compensatoire (comme première étape pour donner à chacun un emploi avec un vrai salaire), un syst&egra ve;me scolaire gratuit et de bonne qualité, un société où on inverse les priorités, où on place les besoins de la population avant les profits.

Militant considère qu'une telle société ne peut être qu'une société socialiste. Une telle société ne peut être atteinte que par un bouleversement révolutionnaire socialiste.

Mais le fait de lutter pour un tel objectif ne peut nous faire perdre de vue les échéances immédiates. A court terme il est important de barrer la route aux fascistes. De ce point de vue, la manifestation contre le NSV à Gand, le 12 mars, est importante. L'an dernier à Bruges, la manifestation antifasciste d'avril 1997 a isolé les fascistes. Cela a permis de redonner confiance à tous les antiracistes. De temps à autre se produit encore l'un ou l'autre acte isolé tel que le bris d'une vitre, mais dans l'ensemble la violence fasciste organisée a disparu.

Le Vlaams Blok en chiffres

  • Députés fédéraux: 11
  • Parlement régional flamand: 17 députés
  • Parlement régional bruxellois: 2 députés
  • Conseilleurs communaux: 203 (Suite à des dissidences, certains élus locaux siègent comme indépendants.)
  • Conseillers dans les CPAS: 42
  • Conseil d'administration de la VRT (ex-BRT): 1 représentant
  • Sections locales: environ 180
  • Membres: 9.000
  • Membres actifs: 1.000
  • Dépenses électorales (1995): 42.630.000F
  • Dotation publique (1995): 49.683.000F
    (Sources: RésistanceS, n° 2, janvier 1998)

    A lire sur le sujet:

    * Le Vlaams Blok, Hugo Ghijsels, Ed. Luc Pire, 1993, Bruxelles.
    * Ouvrez les yeux! Le Vlaams Blok déshabillé, Hugo Ghijsels, Ed. Luc Pire, 1994, Bruxelles.
    * Les rats noirs: l'extrême-droite en Belgique francophone, Manuel Abramowicz, Ed. Luc Pire, 1996, Bruxelles.



    (1) La Libre Belgique, 7/2/98, p.22.