Fascisme et Grand capitalFrançois Bliki1997
En France, le Front national vient de conquérir sa quatrième mairie, Vitrolles (30.000 habitants), en remportant pour la première fois une majorité absolue: 52.48% contre le maire PS sortant impliqué dans un scandale financier. Il était bien évidemment aisé de faire endosser au PS la responsabilité du taux élevé de chômage (19%). Le Pen spécule sur une majorité socialiste au x élections législatives de 1998 et sur une continuation de la politique d'austérité pour ouvrir la voie au Front national pour devenir le premier parti de l'Hexagone. L'Histoire a cruellement montré que les victoires fascistes n'étaient que le produit de la couardise des partis ouvriers réformistes à s'attaquer aux maux du capitalisme et en premier lieu au chômage. En 1924, la dirigeante communiste allemande Clara Zetkin écrivait: "le fascisme en Italie est le prix payé pour n'avoir pas suivi l'exemple de la Révolution russe. En Flandre, le Vlaams Blok fête son 20e anniversaire. Filip Dewinter, figure notoire du Vlaams Blok, vient d'inviter à Anvers Catherine Megret (FN), maire de Vitrolles. Il clame: "Ce qui est possible à Vitrolles, Toulon, Marignane et Orange doit aussi l'être aussi à Anvers, Bruxelles et dans d'autres villes flamandes" Ainsi, en France, en Autriche et en Belgique, la création de centres antiracistes, le vote de lois contre le racisme, les conférences sur l'Holocauste et même l'application de mesures de police soutenues ouvertement par les fascistes (expulsion des sans papiers en France, loi Vande Lanotte en Belgique) n'ont pas conduit à ralentir la progression électorale de ceux-ci. En Belgique francophone, le Front national de Daniel Feret a heureusement accumulé d?innombrables bavures qui ont dilapidé son capital électoral. Mais le Front "nouveau" de Marguerite Bastien, ex-juge à la Cour du Travail et transfuge du PRL, pointe déjà le museau et tente de prendre la relève du Front national agonisant. Les fascites francophones vont tenter de combler leur retard électoral à partir de la putréfaction de la société: destruction du tissu industriel wallon, corruption et faillite totale du PS. Il est donc urgent de discuter de la stratégie de lutte. La plus grande faiblesse de beaucoup d'initiatives antifascistes est d'avoir centré toutes leurs dénonciations des partis néo-fascistes sur leur apparence extérieure: racisme, attaques contre les homosexuels, nationalisme exacerbé, agressions physiques. Bien entendu, il ne s'agit pas de banaliser ces méfaits, mais le coeur du problème est le suivant: quelle classe sociale sert le fascisme? La base de classe des partis Militant est partisan de la création d'un nouveau grand parti des travailleurs qui défende leurs intérêts contre le capital. Aujourd'hui, la grande majorité des travailleurs, y compris les classes moyennes (la petite-bourgeoisie), se raccrochent à l'espoir que l'un ou l'autre parti actuel défendra leurs droits. Le PS et le SP sont des partis en qui les travailleurs ont mis longtemps leurs espoirs. Ce qu'en a fait la direction de ces partis, c'est bien sûr autre chose. Le PRL et le VLD, sans le moindre doute représentent les intérêts de la bourgeoisie. Pour le PSC et le CVP, les choses sont un peu plus difficiles. Ils prétendent être un parti populaire qui représente les différents "groupes" (ils évitent d'utiliser le terme "classe sociale"): les travailleurs (Mouvement ouvrier chrétien - MOC), les paysans (Boerenbond), les classes moyennes et "les indépendants", c'est-à-dire la bourgeoisie. En 1950 ils détenaient encore plus de la moitié des sièges au Parlement (47,7% des suffrages!). Depuis lors ils ont systématiquement perdu du terrain: dès le milieu des années 60 en faveur de la Volksunie en Flandres et du FDF à Bruxelles. Dès la fin des années 70 en faveur d'Écolo et d'Agalev. Aujourd'hui plus de la moitié des voix du CVP proviennent de son aile ouvrière, un cas exceptionnel pour la bourgeoisie en Europe! La Volksunie représente surtout les intérêts de la bourgeoisie flamande, tout en s'appuyant sur un électorat petit-bourgeois. Écolo et Agalev attirent surtout des éléments des "nouvelles" classes moyennes "éclairées": intellectuels, cadres, professions libérales. Le rôle de la petite-bourgeoisie La bourgeoisie essaye toujours de masquer les contradictions entre les classes et prêche l'harmonie entre celle-ci. Mais comme elle ne représente qu?un pourcentage ténu de la population, la bourgeoisie doit trouver dans la petite-bourgeoisie une base sociale pour se maintenir au pouvoir et sauvegarder ses intérêts économiques. La bourgeoisie a procédé de la sorte lors de sa lutte contre le féodalisme et ensuite contre le prolétariat. Cela n'a pas toujours été chose facile car les classes moyennes haïssent et envient la bourgeoisie. C'est pourquoi la bourgeoisie a toujours pris garde que les classes moyennes ne dépassent certaines limites. Pendant la Révolution française, la bourgeoisie a été une classe révolutionnaire quand elle s'appuyait sur les Jacobins pour éliminer la noblesse et le clergé. Dès que lors le rôle historique de la petite-bourgeoisie a été rempli, son représentant le plus radical Robespierre a été guillotiné. La bourgeoisie sortait de la révolution comme la classe la plus forte usurpant tout le pouvoir. Les classes moyennes qui avaient abattu la plus grande part du travail pour la bourgeoisie n'obtenaient même pas le droit de vote. Il a fallu les mouvements révolutionnaires de 1848 et l'apparition du prolétariat en tant que classe sur le terrain politique pour que la bourgeoisie concède d'élargir sa base sociale en introduisant des réformes électorales. La Première Guerre mondiale a marqué la fin de la période historique où la bourgeoisie avait joué un rôle progressiste. La croissance économique d'après-guerre et la base matérielle pour la démocratie furent rapidement épuisés. Dans le cadre de la concurrence internationale la bourgeoisie devait absolument diminuer les salaires afin de garder intact les profits. Confrontée à un mouvement ouvrier plus fort que jamais et effrayée par l'exemple de la Révolution russe, la bourgeoisie ne parvenait pas à contrôler les classes moyennes. En Allemagne, elle soutenait les Corps francs qui s'étaient spécialisées da ns la "lutte contre le bolchevisme". En 1923, ces groupes de combat étaient organisés au niveau national sous la direction d'un certain Adolf Hitler. Il faut comprendre que la bourgeoisie n'appelle pas à la légère un groupe de petits-bourgeois enragés qui se sont dressés contre le prolétariat, mais qui sont aussi plein de haine contre le grand capital. La bourgeoisie allemande n'a permis à Hitler de prendre le pouvoir en 1933 qu'à la condition expresse qu'il mette au pas l'aile populaire de son mouvement. Cela a provoqué "la nuit des longs couteaux": le massacre des SA. L'arrivée au pouvoir du NSAPD, le parti d'Hitler, a permis à la bourgeoisie d'écraser dans le sang toutes les organisations ouvrières et d'atomiser le prolétariat. De 1932 à 1938, la part des salaires dans le Produit national brut (PNB) est passée de 82,3% à 73,8% en Allemagne, y compris les 5 millions de chômeurs remis au travail. Voilà un élément qui permet de mesurer la baisse des salaires réels au cours de ces années noires pour le prolétariat. Et la Belgique? Le PSC/CVP a été jusqu'à présent l'instrument politique principal de la bourgeoisie pour exercer sa domination de classe. Depuis le milieu des années 60, ce parti a perdu progressivement son contrôle sur de larges couches de la petite-bourgeoisie. Vingt années de crise ont cependant produit des dégâts sociaux considérables. En l'absence de solution venant du PS et du SP, la cristallisation du mécontente ment s'est faite autour des listes fascistes (percée électorale du Vlaams Blok en 1991). Depuis lors, la direction du Vlaams Blok tente d'élargir sa base électorale en intervenant sur le terrain du mouvement ouvrier (ex: la commémoration de Daens le 1er Mai 1996). Elle espère ainsi être appelée au pouvoir par la bourgeoise, comme en Allemagne en 1933. L'existence du Vlaams Blok permet de banaliser une politique plus draconienne à l'égard des demandeurs d'asile. A court terme, cependant, il est peu probable que la bourgeoisie belge appelle les fascistes au pouvoir, pour plusieurs raisons. D'abord, parce qu'elle espère pouvoir continuer à museler la classe ouvrière grâce la collaboration de classe des partis ouvriers traditionnels. Ensuite, parce que la bourgeoisie tire aussi les leçons de l'Histoire: Hitler au pouvoir a permis d'écraser le prolétariat allemand, mais à quel prix! (défaite de l'Allemagne, occupation et partition du pays pendant des décennies). Enfin, parce que le prolétariat est aujourd'hui plus fort et la petite-bourgeoisie plus faible qu'en 1933. Il n'empêche qu'avec le Vlaams Blok la bourgeoisie garde un deuxième fer au feu (75% des rentrées financières de ce parti provienne des entreprises!). Préparer le terrain pour une offensive contre le mouvement ouvrier, voilà le rôle assigné aux fascistes par la bourgeoisie. Et c'est ce qui forge la volonté de Militant et de Jeunes contre le Racisme en Europe (JRE) de lutter sans merci contre ce danger mortel pour les travailleurs.
(1) "Nouveau" comme le beaujolais? Il s'agit pourtant de vieux vin dans de vieilles outres.
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