La presse prend parti... pour ses actionnaires!Anja Deschoemacker1999
Ces derniers mois, on a beaucoup parlé de l’indépendance de la presse et de la "déontologie" des journalistes. La liberté de la presse est effectivement menacée par les attaques successives de la justice et des autorités politiques. Il est clair que nous devons nous y opposer: la liberté de la presse est un droit fondamental. Mais devons nous aussi nous laisser mener par les grands groupes de presse? De l’objectivité dont ils se targuent, on ne trouve pas beaucoup de traces. Voyons ce qu'il en est en pratique... Prenons par exemple la rétrospective annuelle de Knack. Nous y retrouvons la photo de Roberto D'Orazio lors d’une des manifestations. La photo suggère un comportement agressif. La légende évoque "le début du procès contre Roberto D'Orazio". On y trouve entre une manifestation de jeunes Turcs, foulards sur le visage lors de l’affaire Öcalan, un incendie et la destruction d’une villa. "Subtile" mise en scène ou hasard? Les travailleurs de Clabecq ne se font guère d'illusions sur la neutralité de la presse. Ce ne sont pas les subtilités qui les inquiètent le plus. Durant toute leur lutte, il y a eu des gros titres comme le "pape rouge" D'Orazio et une criminalisation ouverte à travers des références aux mafias (tous les Italiens sont quelque part liés à la mafia, n’est-ce pas?...). La presse bourgeoise salivait lorsque le curateur Alain Zenner a reçu une gifle: il a refusé d’essuyer sa blessure et apparu en sang sur tous les écrans et dans les journaux. L’image est arrivée à point nommé pour forcer une rupture entre la direction syndicale et la délégation de Clabecq. Quel journal a informé ses lecteurs de ce qui avait provoqué la fureur de quelques travailleurs et mené à cet incident? Zenner avait fait procédé à des retenues sur le salaire de près de 500 travailleurs. Au lieu d'aller aux créanciers, les sommes retenues avaient été versées aux banques et plusieurs travailleurs avaient été menacés par les huissiers alors que les sommes dues avaient été retenues. Au même moment, le curateur organisait une conférence de presse dans un restaurant huppé de la région. Quant aux fameux "incidents" avec les bulldozers, on a pu lire nulle part que les ouvriers de Clabecq avaient reçu l’autorisation d’occuper l’autoroute. Malgré cela, la gendarmerie les a attaqués par surprise. C’était sans compter sur la présence... des bulldozers. Les ouvriers auraient-ils dû se laisser tabasser comme les étudiants dans la trémie à Liège où comme les enseignants à Bruxelles? La combativité de ceux de Clabecq a forcé le respect malgré la manière dont elle a été répercutée par la presse. Mais les travailleurs de Clabecq n’étaient pas les seuls à avoir fait les frais de la pseudo "objectivité" de la presse. Quand les cheminots wallons ont entamé leurs actions l’été dernier, ils ont été traités de "paresseux" par presse flamande. Pas un mot d’excuse lorsque, quelques semaines plus tard, il s'est avéré que le nouveau plan IC-IR de circulation des trains contre lequel ils s'étaient battus n’était pas viable et avait des conséquences insupportables pour les voyageurs. Loin de mettre un terme à la surenchère pour la privatisation du rail, la presse se mit à accuser les syndicats d’en être en partie responsables pour avoir "manqué de respect" envers les usagers. Mais que les cheminots aient tenté à plusieurs reprises de s’opposer au démantèlement du chemin de fer, très peu de journalistes "objectifs" ont trouvé utile de le faire savoir à leurs lecteurs. Les travailleurs en grève ne sont pas les seuls à se rendre compte que la presse est service des patrons et du gouvernement. Combien de manifestations rassemblant quelques milliers de personnes ne sont-elles pas relatées comme le fait de "quelques centaines de manifestants". Les demandeurs d’asile reçoivent tout de même l’attention de la presse? C’est vrai. Mais c'est pour conclure que que la Belgique "n’est pas capable d’accueillir toute la misère du monde". Des responsables politiques comme Van den Bossche peuvent déclarer sans crainte d’être contredits qu'il serait possible "de faire beaucoup plus pour les réfugiés, mais que la population ne le souhaite pas". N’ont-ils pas justement créé dans l’opinion un climat hostile aux réfugiés, et ce à l’aide des médias? Comment se fait-il que le délégué principal de Sidmar puisse déclarer, lors d’un débat organisé par la FGTB, que les réfugiés attendent par milliards à nos frontières? D’où lui vient une telle impression? La presse est aux mains de quelques grands groupes financiers. Les propriétaires de ces groupes déterminent ce que nous recevrons comme "information objective". Et soyons clairs, ces propriétaires n'appartiennent pas à notre classe. Ce ne sont pas des travailleurs, des jeunes, des immigrés ni des demandeurs d’asile. Comme le fossé entre riches et pauvres s’élargit - ce que la presse bourgeoise ne peut même pas nier - on retrouve les patrons de presse du côté de ceux qui s’enrichissent. Ils ont donc intérêt à ce que la propagande des patrons et du gouvernement passe bien, afin que tout le monde soit convaincu de devoir se serrer la ceinture... Toute austérité qui nous est imposée profite toujours en fin de compte à leur classe. Beaucoup de journnalistes s'indignent quand on leur dit qu'ils racontent des mensonges. Il n’arrive pas si souvent que des mensonges soient vendus sans ambages. Dans la presse à sensation comme Paris Match ou Voici, les révélations sont rendues plus "croustillantes", mais en général il s’agit d’accepter en silence les faits. "Nous devons rembourser nos emprunts" (mais ceux de qui?, ndlr), par exemple. Il en découle que les " revenus disponibles" de l’État sont immédiatement et sérieusement réduits. L’objectivité n’existe pas dans un système où la politique économique menée favorise soit les travailleurs et leur famille (via de meilleurs salaires, plus de protection sociale, plus de services publics, etc) soit les patrons et les rentiers (la seule politique possible selon le gouvernement et la plupart des partis d’opposition, et donc aussi selon la presse). La bourgeoisie a la presse et les médias à sa disposition. La presse "populaire", (La Dernière Heure, La Meuse) pour faire avaler sa propagande aux ouvriers et à leurs familles. La presse "de qualité" (Le Soir, La Libre Belgique, Le Matin) qui doit séparer les travailleurs instruits du reste de la classe ouvrière. La presse économique, dans laquelle la bourgeoisie peut librement mener des discussions sur la manière dont elle va gérer l’évolution de l’économie, ou plus concrètement les moyens qu'elle va utiliser pour faire plus de profit sur le dos des travailleurs. Elle a donc un réseau de propagande et différents organes dans lesquelles elle peut discuter de sa stratégie. Face à cela, les travailleurs ont dans le meilleur des cas leurs journaux syndicaux. Mais les travailleurs y trouvent rarement une stratégie valable pour changer la société, tant les directions s'attachent à les fourvoyer. Quant aux chômeurs, femmes au foyer et minimexés, ils n’ont aucun journal. Nous devons développer notre propre presse Ce n’est pas pour rien que, jadis, la construction des partis ouvriers et des syndicats est allée de pair avec le développement d'une presse ouvrière. L’absence d’un parti ouvrier de masse qui défende les intérêts des travailleurs se fait également sentir durement par l’inexistence d’une presse qui relate la vérité de l’autre côté du mur. C’est à dire, du côté de ceux qui ne récoltent pas les fruits de la croissance économique mais qui perçoivent clairement que seule une petite minorité en profite. Du côté des travailleurs qui ont encore un travail et qui ressentent ces dernières années une détérioration sans précédent des conditions de travail, une augmentation de la pression, de la flexibilité et de la répression sur le lieu de travail. Du côté de ces travailleurs auxquels ont a retiré le droit de travailler et qui doivent tenter de survivre avec une allocation, tout en faisant face à des attaques constantes. De la part de ces travailleurs et ces jeunes qui n’ont pas besoin de prendre le TGV pour Paris ou pour Londres, mais avant tout d’un transport correct vers l’école ou le lieu de travail. Du point de vue de ces mères isolées au chômage (vu le manque de crèches abordables et avec un bas salaire, il devient très difficile de continuer à travailler). En bref, force est de constater que c’est notre point de vue qui est absent des grands journaux et des médias officiels. Les travailleurs et leurs familles ont besoin de journaux dans lesquels une discussion peut être menée sur la manière de combattre les injustices, où ils peuvent lancer des appels à la lutte, où ils peuvent organiser la solidarité... Il est évident que la construction d’un nouveau parti des travailleurs demandera beaucoup d’efforts. Une presse faite par et pour les travailleurs ne tombera du ciel. Le Militant tente actuellement, avec des moyens limités, remplir une toute petite partie des tâches d’une telle presse. Ne lisez pas notre journal "occasionnellement", lisez-le chaque mois. Soutenez-nous et prenez un abonnement de soutien. Vendez notre journal à vos amis, à votre famille, à vos collègues. 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Une poignée d'actionnaires contrôle tout... En Belgique francophone, deux groupes financiers dominent les médias. Le groupe Rossel édite Le Soir, La Lanterne, La Meuse, La Nouvelle Gazette. Il assume la gestion de La Province et détient 14% de L'Echo. Rossel possède aussi une trentaine d'hebdos gratuits (tirage global: 2,4 millions d'exemplaires) et est le premier actionnaire de Bel RTL. Sans oublier 5 périodiques (dont Le Soir illustré), 3 régies publicitaires, 1 réseau d'affichage, 4 imprimeries et une participation indirecte dans RTL-TVI et Club RTL. Le groupe Vers L'Avenir possède Le Rappel, Le Jour, L'Avenir du Luxembourg, Le Courrier de l'Escaut et Vers L'Avenir. Il contrôle La Dernière Heure ainsi que La Libre Belgique et détient 25% des parts du Matin. |