Le Militant, n°16 (mars 1997)

A propos d’un film

Evita, produit du Peronisme

Le nouveau film d’Alan Parker, Evita, fait un véritable tabac. Héroïne du peuple pour certains, compagne d’un fasciste pour d’autres, Evita incarne le paradoxe d'une doctrine politique qu'elle a aidé à construire: le Peronisme. Evita est une vraie Cendrillon. Née d’un adultère, répudiée par un propriétaire foncier, elle se rend à quinze ans à Buenos Aires pour y faire carrière comme actrice. Elle n'ira pas loin. Elle rencontre le militaire charismatique Juan Perón, à l’époque ministre de l'emploi. Un an plus tard, en 1944, ils se marient contre la volonté de l'armée.

Ancienne colonie britannique, l'Argentine est dotée de richesses colossales (céréales, bétail, industrie) qui ont toujours attiré les appétits des grandes puissances. Le pouvoir est exercé par des grands propriétaires fonciers et une bourgeoisie nationale sous le contrôle de l’impérialisme. Une classe moyenne se développe et exige de plus en plus de droits.

Issu de la petite bourgeoisie rurale, Perón s'était déjà fait remarquer en 1919 en écrasant férocement une révolte populaire. Il forgera son succès sur sa capacité à réconcilier les classes dominantes contre l'ennemi commun: la classe ouvrière. Son génie politique lui à permis d’utiliser le mouvement ouvrier pour ses propres fins. Il canalisait la combativité et renforçait la division dans le camp du mouvement ouvrier.

Pendant la Deuxième guerre mondiale, l'Argentine s’était enrichie en fournissant aux belligérantes d’importants stocks de denrées alimentaires, de laine, etc. L'industrie se développait à grande vitesse et les villes attiraient la population rurale. Certains dirigeants syndicaux corporatistes virent d’un mauvais oeil ces nouveau arrivants prêts à se vendre pour un salaire de misère. Conscient de cette contradiction, Perón se profila comme le défenseur des nouveaux pauvres tout parvenant à affaiblir l'influence des communistes et des socialistes. Pendant la guerre ceux-ci avaient cassé des grèves "parce qu'elles nuisaient aux armées qui se battaient pour la liberté" (la Grande-Bretagne et les États-Unis, ndlr). Ainsi, ces dirigeants syndicaux perdaient non seulement la confiance des grévistes, mais ils les poussaient en plus dans les bras de Perón.

Dès qu'il devint ministre de l'Emploi, Perón montra son véritable visage. Il prononça l'État de siège en annonçant quelques mesures progressistes. Il créa un climat d’antisémitisme, rendit obligatoire l'enseignement de la religion, réglementa la liberté de presse et emprisonna les communistes. Perón à toujours défendu les intérêts de la bourgeoisie tout en comprenant qu’il ne pouvait arriver à ses fins qu’en s'appuyant de temps en temps sur la classe ouvrière. La bourgeoisie n'était pas toujours satisfaite de cette politique.

Après une série de mesures populaires en 1944 pour obtenir le soutien des travailleurs (ex: l'introduction d'un salaire minimum, des congés payés et d'une réduction du temps de travail à 45 heures par semaine) il dut donner sa démission et fut arrêté en 1945. Quatre jours plus tard ses adhérents descendre dans la rue. Refusant de participer à la mobilisation, les partis de ouvriers s’isolèrent encore plus. Sauvé, Perón fut élu président avec 53% des suffrages en février 1946. Il nationalisa notamment les chemins de fer en déficit et une filiale de ITT, chaque fois avec une compensation avantageuse pour les anciens propriétaires. Les secteurs profitables ne furent pas nationalisés et la réforme agraire ne fut jamais menée.

Evita se fit remarquer aux côtés de son mari en mettant sur pied des programmes sociaux, en construisant des écoles et des hôpitaux. En 1951, elle introduisit le droit de vote pour les femmes malgré une forte opposition dans le pays. Le parlement fut mis de côté au détriment de consultations populaires directes. Le régime des Perón était un réseau intégrant les syndicats et la presse. Leur politique consistait en une série de réformes par en haut pour éviter la révolution par en bas. Bien que Perón avait des sympathies fascistes, la nature de son régime ne peut être caractérisé comme fasciste. C’était un dirigeant bonapartiste louvoyant prudemment entre les classes antagonistes de la société.

Perón utilisa le support des masses afin d'introduire une politique d'industrialisation accélérée et de stabilisation du capitalisme argentin. Ceci ne fut toutefois possible que grâce à une croissance économique exceptionnelle. Pour la bourgeoisie Perón était un moindre mal. Aussi, dès qu’elle en eut l’occasion, elle se débarrassa de lui en 1955, au moyen d’un coup d’État soutenu par les États-Unis.

En 1973, il revint de son exil, à nouveau pour dépanner la bourgeoisie. Mais cette fois il n'y avait plus de réformes, car la situation économique avait changé. Le Perón de 1973 se montra essentiellement comme force réactionnaire répressive: l'aile gauche du mouvement peroniste fut liquidée. Décédée en 1952, Evita ne connut pas le Perón de 1953. Le mythe autour d'elle pouvait donc subsister. Éric