Nos conditions matérielles déterminent nos idées en dernière instance. Cela n'exclut en rien le rôle des facteurs psychologiques. Dans l'éditorial précédent, nous citions Luc Coene, le chef de cabinet de Verhofstadt: «Il n'y a pas de problème tant que le consommateur nous croit», disait-il. Traduction: il n'est pas nécessaire que cela aille bien, il suffit de penser que tout va bien. C'est la manière dont Verhofstadt et Cie gèrent la crise.
Nous expliquions le mois dernier comment le gouvernement a transformé son déficit budgétaire en boni. Il a pu ainsi donner l'impression de contrôler la situation. Verhofstadt sait que l'emballage a autant d'importance que le contenu. C'est pourquoi il a pris Noël Slangen à son service. Mais Verhofstadt doit encore apprendre que les belles paroles ont aussi leurs limites. Pour celui qui se fie aux apparences, le contact avec la réalité est parfois rude. Lors de la rédaction de sa note de priorité, une opération cosmétique censée donner un nouvel élan au gouvernement, Verhof-stadt a boudé pendant des heures parce que le secrétaire fédéral d'Ecolo Philippe Defeyt avait osé dire tout haut ce que d'autres pensent tout bas: Verhofstadt n'est pas le premier ministre de tous les Belges quoiqu'il en dise.
Seule la croissance économique des dernières années a permis à Verhofstadt et à son équipe de maintenir les apparences. Mais cette croissance appartient au passé. Il faudra dorénavant faire des choix. La nature antisociale de l'arc-en-ciel apparaîtra bientôt explicitement.
Notre gouvernement n'est pas le seul à combattre la crise en la niant. Les diri-geants de la Réserve fédérale américaine, le président Greenspan en tête, prédisent une reprise de l'économie. Il finira évidemment par y en avoir une. Toute la question est d'en connaître le moment, l'intensité et la durée.
Greenspan et Cie en sont bien conscients. Ils mettent de temps en temps en garde contre un optimisme «exagéré» pour se dédouaner. Ce n'est pourtant pas leur rôle. Leur rôle consiste à mainte-nir l'économie sur la bonne voie. Pour ce faire, il faut susciter la confiance et donc s'abstenir de diffuser continuelle-ment de mauvaises nouvelles. Greenspan et Cie doivent donc surtout annon-cer de bonnes nouvelles s'ils veulent remplir leur mission. Voilà pourquoi on nous rebat les oreilles depuis des mois sur la fin prochaine de la récession. Quelques mois auparavant, on niait mor-dicus qu'une récession se profilait à l'horizon. De même qu'on prétendait que les fondements de l'économie étaient «sains», de même on prétend aujourd'hui que «les premiers signes de reprise sont visibles». Quels sont-ils donc? Le seul signe que Greenspan a déniché est «la fin de la détérioration des conditions».
Et qu'en est-il aujourd'hui des changements fondamentaux? Ils sont à vrai dire aussi pâlots qu'il y a quelques mois: le haut taux d'endettement ne va pas de sitôt stimuler la consommation tandis que les investissements souffrent de la capacité de production excédentaire. On place donc tous ses espoirs dans les dépenses publiques dont une haus-se trop rapide entraînera aussi celle des taux d'intérêts, ce qui compromettra à son tour la reprise de l'économie. En bref: la crise est encore là pour un bon bout de temps. Les travailleurs et leurs familles feraient bien de se tenir sur leurs gardes.
Eric Byl