Le nouvel ordre mondial tremble sur ses bases

L’arrogance de l’impérialisme américain ne connaît décidément plus de bornes depuis sa victoire apparente en Afghanistan. Non contents de bombarder à l’aveuglette les localités suspectées d’abriter des combattants d’Al Qaeda malgré les appels de leurs alliés de l’Alliance du Nord à arrêter ce massacre, les Américains s’arrogent maintenant le droit de traiter leurs prisonniers comme bon leur semble au mépris des conventions internationales.

Placés sous sédatifs, ficelés comme des saucissons, les yeux bandés, les prisonniers afghans et étrangers sont amenés dans la base américaine de Guantanamo pour y être “jugés” par des tribunaux militaires composés pour la circonstance. Or, ou bien ces gens sont des prisonniers de guerre et ils ne peuvent être jugés que pour d’éventuels crimes de guerre qu’on leur imputerait, ou bien ils sont - comme le prétend l’administration Bush - des terroristes et ils doivent dans ce cas être jugés par les tribunaux civils compétents.

Mais l’administration Bush fait preuve de “créativité” en créant pour ces prisonniers un statut inédit qui cumule les inconvénients du statut de prisonnier de guerre et de celui de prisonnier de droit commun. Qu’on en juge: les tribunaux militaires pourront prononcer toutes les peines, y compris la peine de mort (à la majorité des deux tiers des juges), sans devoir motiver leurs jugements; les procès se dérouleront à huis clos et leurs minutes seront tenues secrètes durant des décennies. Les droits de la défense sont bafoués: c’est l’armée US qui commet les avocats d’office et les choisit en son sein! Sous la pression internationale, Les USA ont annoncé que les prisonniers pourront faire appel à un avocat de leur choix, mais on voit mal comment ils pourront exercer ce droit en pratique. En fait, ces prisonniers sont hors statut et la base de Guantanamo est une zone de non droit.

Instabilité en Asie

On n’a pas fini de faire le bilan des “dégâts collatéraux” de l’inter–vention américaine en Afghani–stan. Les dégâts ne sont pas seulement humains et matériels, ils sont aussi politiques. La défaite des Talibans a réveillé un foyer de tension latent au Cachemire. Le Pakistan avait installé les Talibans au pouvoir à Kaboul pour se couvrir sur sa frontière occidentale face à l’Inde. Les deux pays se disputent le Cachemire, une province à majorité musulmane. La partie indienne du Cachemire est en proie à une violente guérilla séparatiste soutenue par le Pakistan et les Talibans. La chute des Talibans donne à l’Inde l’occasion de régler ses comptes. L’Inde se glisse dans le sillage de la “campagne contre le terrorisme” de Bush pour mettre le Pakistan en demeure de démanteler les organisa–tions terroristes cachemires qui se servent de son territoire comme base arrière. L’attentat meurtrier contre le parlement indien a encore apporté de l’eau au moulin de l’Inde. Les incidents de frontière se multiplient depuis lors entre les deux pays.

Mis sous pression, le Président pakistanais Musharraf a interdit plu–sieurs organisations islamistes actives au Cachemire et fait arrêter des centaines d’activistes.

Cela suffira-t-il pour stopper la violence au Cachemire? Rien n’est moins sûr. L’Inde a déjà annoncé qu’elle était prête à régler la question “une fois pour toutes” par des moyens militaires. Les deux pays se sont déjà livré deux guerres à propos du Cachemire. Ils ne sont pas loin d’une troisième et ils ont acquis entre-temps l’arme nucléaire. La Chine est un allié traditionnel du Pakistan contre l’Inde et pourrait difficilement rester indifférente en cas de conflit. Le risque d’un embrasement régional est réel.

Escalade au Moyen-Orient

Le prétendu “processus de paix” entre Israël et l’autorité palestinienne fait aussi les frais de la guerre en Afghanistan. Le premier ministre israélien Sharon semble avoir décidé d’en finir avec l’Autorité palestinienne de Yasser Arafat. Sharon a classé l’Autorité parmi les “entités terroristes” et la traite comme telle: l’armée israélienne détruit systématiquement les infrastructures de l’autorité à titre de représailles aux attentats commis par les organisations islamistes et nationalistes pales–tiniennes. L’effondrement de l’autorité n’est plus à exclure, ce qui ouvrirait probablement la voie à une nouvelle guerre israélo-arabe.

La “campagne contre le terrorisme” a également fragilisé l’Arabie saoudite. Alliée traditionnelle des USA, l’Arabie saoudite a été pour la première fois considérée comme la source du problème par les américains. L’origine saoudienne de Ben Laden et de plusieurs terroristes impliqués dans les attentats du 11 septembre, la com–plaisance du régime envers les imams qui dénoncent la présence des troupes américaines sur le sol sacré d’Arabie, le soutien du régime aux Talibans ont entaché l’image du pays. L’Arabie saoudite a été obligée de rompre avec les Talibans et de mettre les imams au pas.

De ce fait, le régime apparaît encore davantage inféodé aux USA aux yeux d’une opinion publique qui admet difficilement la présence de troupes non musulmanes dans le pays. Dans ces conditions, l’écrasement de l’Autorité palestinienne est une nouvelle humiliation infligée par Israël aux Arabes qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour le régime saoudien..

Nouveaux États "voyous"

Enhardi par son apparent succès en Afghanistan, l’Oncle Sam promène maintenant son doigt sur la surface du globe à la recherche de nouveaux “repaires de terro–ristes” à éradiquer. Le doigt semble hésiter entre les Philippines, le Yémen, la Somalie, l’Irak et la Colombie.

L’Afghanistan devrait pourtant continuer à retenir son attention, car rien n’y est réglé. Il faudrait 25 milliards $ au moins pour reconstruire l’Afghanistan. Or les USA et leurs alliés ne sont prêts à débourser que 5 milliards $ tout au plus. De quoi stabiliser la situation à Kaboul, mais pas en province où les chefs de guerre ne tarderont pas à remettre en cause la présence des troupes occidentales.

Une guerre pour le pétrole?

Beaucoup d’organisations d’extrême-gauche ont vu dans la guerre d’Afgha–nistan une guerre pour le pétrole. Nous avons toujours dit que c’était une guerre pour restaurer le prestige de l’impé–rialisme qui avait été humilié le 11 septembre. La suite des événements confirme notre point de vue. A quoi bon prendre le risque de déstabiliser le sous-continent indien, le Proche-Orient et surtout l’Arabie saoudite - premier producteur de pétrole et allié sûr des USA - pour un malheureux oléoduc en Asie centrale? L’impérialisme ne consent même pas à allonger les milliards de $ nécessaires pour pacifier la province afghane et donc garantir la sécurité d’un éventuel oléoduc.

Toute l’arrogance de l’impérialisme dissimule cependant mal son incapacité à dominer la situation. Les bombes américaines pourraient bien produire le même effet sur le nouvel équilibre mondial né de la fin de la guerre froide que les avions sur les tours du WTC. La paix est décidément impossible sous le capitalisme qui nous prépare un monde encore plus instable. Le mouvement anti-guerre y trouvera un nouvel essor après le ressac temporaire dû à l’apparente victoire des USA en Afghanistan. Pour arriver à ses fins, le mouvement anti-guerre devra fusionner avec le mouvement anticapitaliste et tirer des conclusions socialistes.

Thierry Pierret