Le président américain Georges Bush a présenté les grandes lignes de son budget dans son discours sur l’état de l’Union. Ce budget est le plus anti-social depuis les années Reagan. Il prévoit une hausse des dépenses militaires de 134 milliards $ pour les 5 ans à venir, "guerre contre le terrorisme" oblige.
par Thierry Pierret
Pour compenser cette hausse spectaculaire des dépenses d’armement, il faudra sabrer dans les dépenses sociales et d’environnement. Le budget de la sécuri-té sociale sera donc réduit lui aussi de 2.000 milliards $ pour les 10 ans à venir.
Du côté des recettes, Bush accorde 1.350 milliards $ de baisse d’impôts pour les 10 ans à venir. Cela profitera essentiellement aux plus hauts revenus. Le budget prévoit une augmentation de la dette publique de 3.500 milliards $ pour les 5 ans à venir. Bush essaye de pallier la consommation privée défaillante en relançant les commandes militaires.
Comme son homologue argentin, le président américain est confronté aux limites de la mondialisation néo-libérale et se voit obligé de mener une politique de type keynésien. Mais il s’agit d’un mauvais keynésianisme dans la mesure où les dépenses militaires n’ont qu’un impact limité sur la consommation globale et où leur effet est largement annulé par la baisse des dépenses sociales.
Bush table sur une reprise de l’économie au second semestre. Or, rien n’est moins sûr. Le retour de la confiance du consommateur ne semble pas pour demain. Et ce ne sont pas les réductions de dépenses sociales qui vont relancer la consommation, au contraire!
Bombe à retardement sur le plan social
Les tensions sociales vont devenir explosives aux USA dans les années à venir. Bush ne dispose pas des marges dont disposait Reagan dans les années 80 lorsqu’il appliquait des mesures analogues. Reagan avait à l’époque rétabli les taux de profit des capitalistes en attaquant les dépenses sociales. Là où Reagan avait coupé dans la graisse, Bush va devoir tailler dans l’os. La récession actuelle va lui forcer à faire ça.
Bien sûr, le climat actuel d’union nationale est peu propice au déclenchement d’un mouvement social. Mais le climat va changer au fur et à mesure que les mesures antisociales de Bush produiront leurs effets sur le niveau de vie de la population.
Bush commence d’ailleurs déjà à accumuler les soucis sur la scène intérieure. Le scandale Enron l’embarrasse de plus en plus. Cette multinationale avait financé sa campagne électora-le avant de tomber en faillite. Ses employés ont perdu non seulement leur emploi, mais aussi leur pension car Enron avait converti les fonds de pension de ses employés en actions de l’entreprise. Maintenant que ces actions ne valent plus rien, les employés ont tout perdu.
Or, il s’avère que l’administration Bush a aidé les patrons d’Enron à tirer leur épingle du jeu au détriment du personnel et que cette faillite a tout d’une faillite frauduleuse. Beaucoup d’Américains pensent d’ailleurs que Bush a quelque chose à cacher dans cette affaire.
Bush est conscient qu’il ne doit son extraordinaire popularité qu’aux attentats du 11 septembre et à la "guerre contre le terrorisme" qu’il a engagée. Même si ses succès apparents en Af-ghanistan ont prolongé l’état de grâce, il sait que tôt ou tard la politique intérieure va le rattra-per et que ses mesures vont susciter de plus en plus de mécontentement.
Bush est donc contraint à une fuite en avant sur la scène inter-nationale en fixant de nouveaux objectifs à sa "guerre contre le terrorisme".
Vers une extension de la guerre à d'autres contrées?
La situation interne des Etats-Unis explique sans doute qu’après avoir long-temps hésité, il ait finalement donné raison à l’aile la plus à droite de son administration qui le presse d’attaquer l’Irak pour terminer le travail commencé par son père il y a 10 ans.
En 1991, Bush père avait inter-dit au général Schwartzkopf d’aller jusqu’à Bagdad car il craignait de perdre le contrôle de la situation. Les populations chiites du sud et kurdes du nord s’étaient soulevées contre Saddam Hussein immédiatement après sa défaite au Koweit. Bush père a alors estimé qu’il valait mieux un Saddam Hussein à Bagdad qu’un nouveau régime incontrôlable, voire proche de l’Iran, ou encore une partition du pays.
Bush junior semble déterminé à en finir avec Saddam Hussein. Bien qu’aucun élément ne permette de l’impliquer dans les attentats du 11 septembre ni même dans des actes terroristes récents, l’administration Bush a décidé d’étendre sa campagne aux "états-voyous" qui cherchent à se doter d’armes de destruction massive. Contrairement à l’Afghanistan où ils pouvaient compter sur les troupes de l’Alliance du Nord comme chair à canon, les USA ne peuvent compter sur aucune force auxiliaire locale en Irak. Ils devront donc y aller seuls.
On parle d’un contingent de 200.000 soldats et d’une intervention possible au mois de mai. Surtout, Bush ne bénéficiera pas du soutien des régimes arabes de la région, déjà échaudés par les manifestations d’hostilité de leurs population envers l’intervention américaine en Afghanistan et la complaisance des USA envers Israël.
Il ne pourra pas compter non plus sur les Européens. Ces derniers craignent qu’une intervention contre l’Irak ne déstabilise complètement le Proche-Orient. L’unilatéralisme de la politique américaine irrite de plus en plus les gouvernements européens. La sortie du minis-tre français des affaires étrangères Hubert Védrine sur le "simplisme" de Washington et la verte réplique de son homologue américain Colin Powell en disent long sur le fossé qui sépare les USA de l’Union européenne. Les déclarations du ministre allemand des affaires étrangères Joschka Fisher selon qui "les USA ne doivent pas traiter leurs alliés comme des satellites" expriment une autre crainte, celle d’être mis constamment sur la touche.
Les investissements annoncés par Bush dans les nouvelles technologies militaires, que les Européens ne peuvent pas suivre, vont encore creuser l’écart entre les USA et les pays européens sur le plan de la capacité opérationnelle. Les USA ne pourront peut-être plus compter cette fois-ci sur la neutralité de l’Iran, comme lors de la guerre du golfe et de l’intervention en Afghanistan. Bush a en effet associé l’Iran et l’Irak dans un même «axe du Mal», qui sont des adversaires depuis la guerre qui les a opposés dans les années 80. L’agressivité de la politique américaine risque de créer ce que Bush dénonçait à tort, soit un axe Bagdad-Téhéran auquel pourrait se joindre la Syrie, rivale de l’Irak mais alliée de l’Iran contre l’Irak et Israël. La Syrie avait rejoint la coalition contre l’Irak en 1990, mais n’a rien obtenu depuis lors en échange de son appui.
Depuis que Sharon est arrivé au pouvoir en Israël, elle est plus loin que jamais de récupérer le plateau du Golan, ce territoire syrien occupé en 1967 et annexé en 1981 par Israël. La Syrie continue dès lors à tolérer les actions du Hezbollah libanais, mouvement pro-iranien qui harcèle militairement Israël à la frontière israélo-libanaise, comme moyen de pression sur Israël dans le dossier du Golan. La Syrie risque donc à terme de rejoindre "l’axe du Mal" d’une façon ou d’une autre.
La crise du capitalisme exacerbe les tensions entre puissances impérialistes. De ce point de vue, la nouvelle agressivité américaine est plus un signe de faiblesse que de force: elle contribue à aggraver la crise du capitalisme mondial et rend le monde encore plus instable. Mais Bush va être confronté dans les années, si pas dans les mois, qui viennent à une puissance autrement plus redoutable. Il s’agit de la classe ouvrière américaine qui n’aura d’autre choix que de lutter pour défendre ce qui lui reste de bien-être.Elle peut imposer à Bush le retrait de ses mesures antisociales comme celui de ses armées impérialistes d’occupation. L’euphorie patriotique ne tardera pas à se dissiper lors-que les coupes budgétaires feront sentir leurs effets et que les troupes américaines se heurteront à leurs premiers échecs.