Selon un récent sondage, 60% de la population francophone du pays se montre favorable au droit de vote des immigrés non européens aux prochaines élections communales.
Le même sondage réalisé en Flandre donnerait sans doute des résultats différents. Non seulement à cause de l’influence du Vlaams Blok, mais aussi parce que l’histoire de l’immigration est différente en Wallonie et en Flandre. De la fin du 19e siècle jusqu’aux années 1960, les patrons ont fait appel à la main-d’ouvre immigrée pour venir accomplir en Wallonie des travaux pénibles et mal payés: Flamands, puis Italiens et Polonais, puis Espagnols et Grecs, puis Marocains et Turcs,... En général les derniers arrivés étaient mal accueillis et le racisme était quotidien. Mais le fait est qu’en Wallonie l’immigration est considérée comme quelque chose de plus habituel qu’en Flandre où l’immigration est un phénomène plus récent qui a commencé juste avant l début de la crise capitaliste en 1974.
Aujourd’hui les partis traditionnels francophones (PS, PRL, Ecolo, PSC) sont pour le droit de vote des habitants non européens aux élections communa-les. En Flandre, seuls le SP.A et Agalev sont pour. Le CD&V, le VLD et bien sûr les fascistes du Vlaams Blok sont contre. Comme la coalition gouvernementale était divisée, on a évoqué du côté francophone l’idée d’une majorité alternative pour faire passer la loi. C’est ce qui a décidé le PRL de faire marche arrière pour ne pas mettre le VLD en difficulté. Louis Michel a beau expliquer que «c’est pour ne pas donner des atouts électoraux au Vlaams Blok lors des prochaines élections législatives de 2003». Dans les faits, la reculade des «libéraux» donne des armes au Blok pour polariser sa prochaine campagne électorale autour du droit de vote des immigrés.
Tout ceci montre que malgré les beaux discours sur la démocratie et les Droits de l’Homme, notre pays a montré à travers son histoire - et montre encore - une constance rétrograde en matière de libertés démocratiques. En 1830, les ouvriers et les artisans se sont battus les armes à la main pour chasser Guillaume d’Orange. Mais une fois l’ordre rétabli, la bourgeoisie a instauré la royauté et le droit de vote censitaire. Quelques dizaines de milliers de bourgeois et de propriétaires fonciers avaient le droit de vote. Alors que la Révolution française avait donné le suffrage universel, même aux résidents étrangers!
En 1894, sous la poussée des grèves ouvrières, la bourgeoisie a dû reculer et instaurer le vote plural... pour les hom-mes. Chaque électeur avait une voix, mais ceux qui possédaient des biens ou un diplôme avaient plusieurs voix. A la fin de la Première Guerre mondiale, effrayée par la Révolution d’Octobre en Russie, la bourgeoisie belge s’est empressée d’accorder le suffrage universel (uniquement pour les hommes!). Les femmes ont dû attendre la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour pouvoir voter aux législatives!
Et si aux dernières élections communa-les les étrangers européens établis en Belgique ont eu le droit de vote aux élections communales et aux européen-nes, ce n’est pas parce que notre pays a été subitement animé d’une volonté d’élargir les droits démocratiques mais parce qu’il était obligé de respecter les mêmes règles que dans les autres pays de l’Union européenne.
Comme il est instructif de remettre en perspective l’histoire de la lutte pour libertés démocratiques en Belgique! Non pas que nous pensions que le droit de vote permet d’opérer des changements fondamentaux. Mais la conquête des droits démocratiques et politiques permet de mieux résister au racisme, à l’oppression et à l’exploitation.
Guy Van Sinoy