Interview de Silvio Marra:
On s’achemine vers un jugement...

Depuis plusieurs semaines, les audiences devant le tribunal de Bruxelles du procès des 13 ouvriers de Clabecq se succèdent chaque lundi. Commencées à 9 heures, elles durent souvent jusqu’en début de soirée. La police est omniprésente: elle maintient l’ordre dans la salle d’audience et à l’extérieur de celle-ci, filtre les entrées et à l’occasion fouille le public, témoigne longuement, instruit le dossier et en même temps se porte partie civile. Nous avons rencontré Silvio Marra, un des principaux accusés.

Quelle analyse fais-tu aujourd’hui du déroulement du procès?
Marra: “Jusqu’à présent nous avions pensé pouvoir arrêter ce procès grâce à la mobilisation. Il est clair que l’on s’achemine vers un jugement. C’est une question de quelques séances encore. La cour pourrait par exemple déclarer le procès irrecevable. C’est la thèse plaidée par nos avocats en raison des nombreuses irrégularités du procès : pas de juge d’instruction, pas de chambre d es mises en accusation, instruction du dossier par la gendarmerie qui était en même temps partie civile,... Le dossier contient de solides arguments permettant de fonder un jugement d’irrecevabilité."
"Mais en même temps, le déroulement du procès montre que le tribunal s’intéresse peu aux faits précis. En s’appuyant sur l’article 66 “4 du code pénal, les autorités judiciaires veulent nous faire passer pour les "agitateurs" des incidents. Il ne fait aucun doute que nous étions les dirigeants - et donc les "agitateurs" - du conflit social. Pas besoin d’ailleurs d’une enquête pour voir cela, il suffit de lire le résultat des élections sociales. Roberto d’Orazio avait été élu président de la délégation syndicale, j’avais été élu chef de fille en sécurité et hygiène."
"Mais nous n’avons jamais organisé les affrontements. La thèse de l’article 66 “4 est de criminaliser tout dirigeant d”une lutte ouvrière. Je dis que le tribunal s’intéresse peu aux faits car l’audition des témoins de l’accusation montre que, malgré les faux témoignages faits par les policiers, on n’arrive pas à nous accuser de faits précis. Dans ce procès, les preuves ne comptent pas beaucoup. Le fond du procès est constitué par les antago–nismes entre le monde du travail et celui du capital. Dans ce sens c’est un procès politique."
"Nous sommes avant tout coupables d’avoir une autre vision de la société. Nous ne sommes pas d’accord avec les règles économiques de cette société qui prive de leur travail des centaines de milliers de travailleurs et qui créée l’exclusion."

Comment estimes-tu l’attitude des organisations syndicales dans ce procès?
Marra: “Comme j’ai été exclu du syndicat je n’ai pas de liens organisationnels avec celui-ci. Beaucoup de militants syndicaux viennent cependant me trouver pour me parler des nombreuses difficultés qu’ils rencontrent chaque jour dans leur activité syndicale et pour nous soutenir. Aujourd’hui tout responsable syndical, du sommet jusqu’au militant de base dans l’entreprise, ne peut pas faire autrement que de prendre position sur ce procès. A mon avis, la seule manière de percer l’abcès serait d’organiser un congrès extraordinaire de la FGTB où seraient invités tous les travailleurs des Forges exclus de la reprise. Ce congrès sur l’exclusion du travail devrait se prononcer sur le bien fondé ou non de la politique menée par la direction syndicale. Sans quoi, le souvenir de Clabecq va continuer à hanter l’organisation syndicale pendant très longtemps."

Penses-tu que la direction de la FGTB a opéré un tournant à droite depuis quelques années?
Marra: “En pratique, les dirigeant s’éloignent de plus en plus de la déclaration de base de la FGTB. Ils vident de plus en plus de son contenu la contestation du système et les aspirations de la classe ouvrière, le socialisme. Ils avalisent de plus en plus la politique libérale. La capacité d’analyse de la direction est assez lamentable. Il y a un peu plus d’un an Michel Nollet annonçait 16 milliards de FB d’investissement à Duferco Clabecq. Aujourd’hui, le haut fourneau, la coulée continue et l’aciérie sont fermés. Il ne reste plus que le laminoir qui tourne à régime réduit. Mais Nollet n’a même pas le courage de reconnaître qu’il s’est trompé ou qu’il a menti délibérément.