France:
Après le séisme du 21 avril

Le premier tour des élections présidentielles françaises, le 21 avril, a réservé plusieurs surprises. Tout le monde s'attendait à un deuxième tour entre Jospin et Chirac: Jospin a été battu sur le poteau par Le Pen et a été éliminé du second tour. Le Parti communiste s'est effondré, Arlette Laguiller (Lutte ouvrière) a fait moins que prévu mais le candidat de la LCR (Olivier Besancenot) a réalisé un excellent score. Ensemble les deux listes qui se revendiquent du trotskisme ont dépassé les 10%! Faute de place nous ne pouvons développer en détail tous les aspects de ces événements.

Pourquoi Jospin a-t-il été battu?

Lors des discours du 1er Mai en Belgique, plusieurs bonzes du PS, du SP.A ou de la FGTB ont prétendu que Jospin avait perdu les élections "à cause de l'éparpillement des candidatures à gauche". C'est une piteuse tentative de camoufler la responsabilité de la gauche plurielle, car c'est oublier qu'aux élections précédentes il y avait aussi de nombreuses candidatures à gauche. Arlette Laguiller a été systématiquement candidate à toutes les élections présidentielles depuis 1974. Cela n'avait jusqu'à présent pas empêché le candidat du PS d'être présent au second tour. L'explication de la défaite de Jospin est ailleurs.

En Belgique les chefs sociaux-démocrates aiment citer en exemple la loi sur les 35 heures de Martine Aubry (PS français) en la présentant comme une mesure sociale. Une étude montre cependant que le financement de cette réduction du temps de travail a été payée pour l'essentiel par les salariés et par l'Etat (c'est-à-dire en grande partie par les... salariés qui paient l'impôt).

L'Etat a versé aux entreprises qui ont appliqué la loi Aubry en moyenne plus de 1.600 euros par an et par salarié (1). La plupart des salariés ont dû accepter des pertes de salaire en moyenne de 2,2% car la flexibilité des heures de travail s'est considérablement accrue (calcul du temps de travail sur base annuelle, horaires en fonction des commandes, suppression des primes pour les heures supplémentaires,...). Ce sont surtout les ouvriers de production et les techniciens d'industrie qui ont fait les frais de cette politique. Souvent les salariés les moins qualifiés ne peuvent choisir leurs jours de repos et leurs horaires de travail.

En matière de réduction du temps de travail, comme en matière de privatisation des services publics, la politique menée par la gauche plurielle a été celle de la bourgeoisie avec un vernis social.

Une occasion perdue?

Dès l'annonce de la qualification de Le Pen pour le deuxième tour des centaines de milliers de jeunes sont descendus dans les rues pour protester contre le fascisme (voir en bas de page). Immédiatement, les médias, les partis de droite, le PS, le PC, le patronat, les vedettes du show bizz ont lancé des appels à l'union nationale contre Le Pen en vue de défendre les "valeurs républicaines" et de canaliser le mouvement antifasciste de la rue vers les urnes. Mais que signifient ces "valeurs républicaines"? La fermeture de Renault Vilvorde? La privatisation des services publics? L'expulsion des sans papiers?

Il est clair que la lutte contre le fascisme ne pouvait en aucun cas être réglée le soir du deuxième tour des présiden-tielles. Une partie importante des électeurs de Le Pen ne sont pas des fascistes. Certains sont d'anciens électeurs du PS ou du PC qui ont émis un vote de protestation car il n'y a plus de différence entre la politique de la droite et celle de la gauche plurielle.

On ne peut stopper le développement du fascisme qu'avec un parti ouvrier de masse et un plan d'urgence anticapitaliste pour satisfaire les besoins sociaux immédiats: emploi, logement, santé, enseignement. L'audience recueillie par Lutte ouvrière et par la LCR le 21 avril les placent en situation idéale pour prendre l'initiative de lancer un grand parti politique à gauche, ouvert à la base du PS et du PC. Selon Libération, un millier de per-sonnes ont manifesté leur intention de rejoindre la LCR dans les jours qui ont suivi le 21 avril. Si un millier de jeunes et de travailleurs sont prêts à rejoindre une organisation révolutionnaire, il y en a des dizaines de milliers prêts à adhérer à une large parti de gauche avec un programme de combat.

"Si un meeting de 500 ouvriers manifeste son accord sur l'idée qu'un parti ouvrier est nécessaire, 5 personnes peut-être seront prêtes à rejoindre notre parti, ce qui montre que le mot d'ordre de parti ouvrier est un mot d'ordre agitatoire. Le second mot d'ordre - rejoignez notre parti - est pour les éléments les plus avancés. Mais ne devons nous pas, pour autant n'avancer qu'un seul de ces mots d'ordre? Au contraire, nous devons les avancer tous les deux. Le premier - pour un parti ouvrier indépendant - prépare le terrain à notre parti lui-même. Le second mot d'ordre prépare les travailleurs, les aide à avancer, et ouvre le chemin à notre parti." (2)

Malheureusement ce n'est pas ce que font ni la LCR ni LO qui ont décidé de se présenter séparément aux élections législatives. La LCR ne souhai-tait pas de plate-forme commune mais seulement un partage des circonscriptions électo-rales. LO de son côté n'a manifestement pas digéré le score d'Olivier Besancenot.

C'est une chance historique qui est en train de se perdre. Mettre sur pied un grand parti des travailleurs ne signifie pas pour autant dissoudre son propre courant révolutionnaire: au contraire, c'est une tâche complémentaire. C'est ce que proposent nos camarade de La Gauche révolutionnaire.

Guy Van Sinoy
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(1) Les failles des 35 heures, Martine Bulard, Le Monde Diplomatique, mai 2002.
(2) Discussion sur le parti ouvrier, Léon Trotsky, mai 1938.