Lernout & Hauspie, World Online, Enron étaient jusqu’il y a peu les figures de proue du nouveau capitalisme; ils sont aujourd’hui stigmatisés comme criminels. La crise boursière est-elle due à quelques moutons noirs ou bien le problème est-il plus profond? En quoi l’évolution des bourses concerne-t-elle les travailleurs? Le capitalisme a-t-il le pire devant ou derrière lui?
par Jo Coulier
Pour répondre à ces questions, nous devons d’abord comprendre quelle est la fonction de la Bourse. La Bourse est le lieu d’échange des actions et des produits dérivés. L’acheteur d’une action devient propriétaire d’une part de l’entreprise. Il perçoit ainsi une partie des bénéfices.
La loi de l’offre et de la de-mande est censée déterminer le prix des actions. On peut normalement en déduire que le prix est en concordance avec les profits escomptés. Celui qui achète une action entend bien récupérer sa mise via les dividendes après un certain laps de temps.
Etant donné que les profits ne peuvent pas monter indéfiniment, nous voyons historiquement que les indices boursiers restent raisonnablement stables jusqu’en 1985. Il y a aussi des exceptions comme en 1928 lorsque l’indice boursier est soudain monté en flêche avant de s’effondrer en 1929-33.
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Croissance mondiale PIB |
Evolution du Dow-Jones |
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1900-1913 |
2.5 |
1.11 |
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1913-1929 |
2.0 |
3.15 |
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1929-1950 |
1.9 |
0.94 |
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1950-1973 |
5.0 |
3.61 |
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1973-1985 |
3.1 |
1.81 |
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1985-1998 |
2.8 |
5.93 |
D’où viennent les brusques hausses
des bourses?
Outre les dividendes, on peut aussi gagner de l’argent en revendant les actions à un prix plus élevé que celui auquel on les a achetées. Cela se pratique à une large échelle sur le marché boursier. Mais ce système s’apparente en définitive à une chaîne pyramidale. Tant qu’il y a des acheteurs prêts à payer un prix plus élevé, le dernier vendeur peut faire des bénéfices.
Mais qu’en est-il lorsqu’on réalise que les prix sont si élevés qu’il faudra des dizaines d’années avant de récupérer sa mise? Où lorsqu’il apparaît tout-à-coup que les entreprises ne sont pas aussi rentables que prévu?
Les prix s’effondrent alors et c’est ce qui se passe maintenant. Le Japon connaît ce processus depuis 10 ans déjà; le Nikkei est passé de plus de 33.000 points à moins de 9.000, soit une baisse d’au moins 75%.
Comment expliquer la hausse soudaine des bourses depuis 1985?
L’alternance de fortes hausses boursières et de crash n’est pas un phénomène nouveau. Mais l’échelle à laquelle ça se passe maintenant est sans précédent. La cause immédiate en est le “capitalisme populaire” dont Reagan et Thatcher ont fait la promotion. Lors de la privatisation de British Telecom, des masses d’actions ont été mises en vente et elles ont trouvé preneur grâce aux campagnes médiatiques. L’entreprise croule à présent sous les dettes et est incapable de rapporter les profits escomptés. Chaque campagne médiatique fait revoir à la hausse les prévisions de profits et fait donc augmenter les prix.
D’un autre côté, on a démantelé la sécurité sociale dans nombre de pays et on a incité la population à prendre des assurances pension privées complémentaires. A partir de la deuxième moitié des années ’80, nous avons vu une hausse colossale des investissements par les fonds de pension.
Pour pouvoir tenir leurs promesses sur le montant des pensions, ces fonds devaient rapporter un taux de profit d’au moins 2 chiffres. C’est ainsi qu’un nombre croissant d’entreprises ont fermé leurs portes, non pas parce qu’elles ne faisaient pas de profit, mais parce qu’elles n’atteignaient pas les 10% exigés.
Alors que la période faste du capitalisme avait vu beaucoup d’investissements dans la production, nous voyons de plus en plus d’opérations de rationalisation-investissement (des fusions d’entreprises voire le démantèlement de grandes entreprises pour les revendre morceau par morceau).
Chaque opération d’assainissement faisait grimper les valeurs boursières alors que la base matérielle des entreprises se réduisait sans cesse. A chaque vague de licenciements, les cotations boursières faisaient un saut et les managers recevaient un bonus. Jusqu’à ce que la réalité retrouve ses droits et que le pudding retombe.
C’est ainsi que nous avons vu couler Lernout & Hauspie à cause de la surévaluation des chiffres d’affaires et des prévisions de profit. Le même scénario s’est ensuite répété avec World Online, Enron, Worldcom,…
Mais ces cas spectaculaires masquent les graves conséquences de l’évolution sur le plan économique. 3500 entre-prises de haute technologie ont pris le chemin de la bourse entre 1993 et 2000. La moitié d’en-tre elles végètent maintenant en dessous de leur valeur de départ ou sont en faillite.
Bien qu’on ne puisse pas l’é-tablir avec précision, nous pouvons supposer que nombre d’entreprises sont encore co-tées en bourse au dessus de leur valeur réelle et nous pourrions connaître la même évolu-tion qu’au Japon qui n’a pas encore touché le fond du gouffre après 10 ans de crise.
Que signifie une bourse
en chute libre?
On peut lire dans toutes sortes de publications des anecdotes sur les conséquences de la chute des bourses. De Standaard a rapporté l’histoire d’un actionnaire qui a vu son épargne baisser de 20 millions. Aux USA, beaucoup de travailleurs dépendent largement des fonds de pension et chez nous les indépendants doivent épargner pour leur pension: tous devront travailler plus longtemps. Ceux qui pensaient être “riches” à 50 ans se sont fait plumer.
Un ouvrier avait hypothéqué sa maison comme garantie d’un prêt pour pouvoir acheter des actions de Lernout & Hauspie. Il doit maintenant travailler pour rembourser cet emprunt sous peine de perdre sa maison.
Le secteur immobilier mentionne que beaucoup de villas sont à vendre parce que leurs propriétaires ne peuvent plus rembourser. Il s’agit souvent de jeunes qui travaillent dans le secteur des télécoms et qui possédaient des actions.
Les travailleurs de World Online ont été partiellement rému-nérés en actions qui ne valent plus rien aujourd’hui.
Les fonds de pension de De Lijn et de la VRT manquent d’argent à cause des mauvaises prestations boursières. Cela signifie que les travailleurs vont devoir passer à la caisse, soit par une ponction supplémentai-re sur leur salaire pour alimenter le fonds, soit par une réduction de leur pension.
L’argent a-t-il disparu pour autant?
Tout cet argent aurait disparu à en croire les médias. Rien n’est moins vrai. Dans le pire des cas, quelques riches investisseurs ont
vendu leurs actions
Lernout & Hauspie avec
un bénéfice non négligeable. Il en va de même de Nina Brinkman,
la patronne de World Online.
En d'autres termes ces gens ont gagné un paquet d’argent en refilant au prix fort leurs actions à la population.
D’un autre côté, des masses d’argent fictif ont été injectées dans l’économie par la vente d’actions à des prix toujours plus élevés. De ce fait la population américaine, qui pensait que sa richesse en actions grossissait sans cesse et ne pourrait plus jamais baisser, s’est mise à consommer toujours plus en recourant massivement au crédit.
Mais tout crédit doit être remboursé tôt ou tard. La chute des valeurs boursières va faire baisser la consommation et augmenter encore davantage la surproduction. De nouvelles fermetures d’entreprises, avec les pertes d’emplois que cela implique, sont à l’ordre du jour.
Tout indique une
répétition du scénario japonais en Europe et aux USA. Grâce à leurs réserves, ces pays vont pouvoir étaler dans le temps une longue
période de recul économique qui verra nombre d’emplois disparaître, les
conditions de travail empirent, les
pensionnés et les autres actionnaires subissent une baisse de leur pouvoir d’achat suite à la chute
des revenus
boursiers.
Beaucoup de “pays du Tiers-Monde” ne disposent pas de telles réserves et sont confrontés, comme l’Argentine, à un effondrement brutal.
Alors que les riches sauvent les meubles – les super riches avaient transféré leurs capitaux aux USA avant le gel des comptes bancaires – la classe ouvrière doit à nouveau payer l'addition.
Le tableau ci-dessus démontre que les indices boursiers re-culent fortement après chaque période de croissance économique. Les périodes favorables sur le plan économique renforcent la croyance dans “les miracles du capitalisme” et cela se traduit en bourse. Ceux qui ont vu fondre la valeur de leurs investissements après le crash de 1929 ont dû attendre les années ’50 pour que la Bourse retrouve son niveau d’avant le crash. Si on tient compte de la baisse du pouvoir d’achat, il a même fallu attendre les années ’60.