Collectif contre les expulsions:
Solidarité contre la répression!

Le 10 septembre 2002, la chambre des mises en accusation a décidé de renvoyer devant le tribunal correctionnel de Bruxelles 19 militants du Collectif contre les expulsions. Nous avons interviewé à ce sujet Daniel Liebmann, un des prévenus.

Vous serez donc traînés devant le tribunal correctionnel pour des faits qui se sont déroulés il y a quatre ans. Peux-tu rappeler les faits, les circonstances et le cheminement de la procédure judiciaire?

Daniel Liebmann: "En 1998 s'est créé le Collectif contre les expulsions. Il avait comme principale activité de sensibiliser les passagers à l'aéroport de Bruxelles National sur les expulsions pratiquées dans les avions qu'ils empruntaient. Les sensibiliser à la fois aux problèmes que vivent les réfugiés et aussi à la possibilité qu'ils avaient en tant que passagers de protester pour empêcher les expulsions. On avait aussi des actions plus directes, dont la première a été de bloquer pacifiquement, en juin 1998, un fourgon de l'Office des étrangers qui emmenait à l'aéroport un jeune Somalien mineur d'âge et tuberculeux, ce qui étaient deux motifs pour lesquels son expulsion était problématique et en partie illégale. C'est la première affaire pour laquelle on nous traîne justice. Bien entendu les motifs politiques ne sont pas invoqués par le parquet. On nous accuse "d'entrave méchante à la circulation"."

- L.M.: Il n'y a pas eu de bagarre ni de violence?

- D.L.: "Non, il n'y a eu ni bagarre, ni blessé, ni violence, si ce n'est la violence exercée par les gendarmes sur le jeune Somalien. Cette violence a d'ailleurs été filmée sur place par RTL et c'était la première fois que la violence des gendarmes sur les expulsés était montrée au grand jour.

"Il y a aussi toute la mobilisation autour de Semira Adamu. Mobilisation contre le fait même que le droit d'asile lui était refusé et qu'elle était enfermée. Cela a notamment donné lui à une manifestation le 21 juillet 1998 au 127 bis à Steenokkerzeel. Nous manifestions avec des mots d'ordre minimalistes. Elle venait de subir une tentative d'expulsion violente et était placée en cachot d'isolement. Nous demandions qu'elle puisse voir un médecin et sortir de l'isolement. C'est à dire pas grand chose. Les détenus du centre se sont révoltés et certains d'entre eux se sont évadés pendant notre manifestation.. On nous accuse d'avoir favorisé leur évasion. Au départ, on a tenté de nous inculper sur base de la loi Vande Lanotte (article 77 de la loi sur les étrangers qui interdit l'aide au séjour illégal). Ensuite, se rendant compte de l'usage politique que nous pourrions faire de cela, les autorités ont décidé de nous poursuivre sur des faits de droit commun: bris de clôture, rébellion, aussi aide à évasion. C'est un élément intéressant que nos avocats utiliseront car à l'époque les centres fermés n'avait pas de statut précis. Il ne s'agissait pas de prisons. L'aide à évasion c'est quelque chose de précis. Il y a eu d'autres manifestations. Chaque fois nous sommes inculpés pour des faits inventés (comme des violences à l'encontre de gendarmes ou de gardiens) ou intentionnellement exagérés par la gendarmerie."

-L.M.: Que s'est il passé jusqu'à présent sur le plan judiciaire?

- D.L.: "Il y a d'abord eu une instruction très longue et qui a été l'occasion pour la gendarmerie de l'époque de constituer un dossier de fichage de plus de mille pages sur le Collectif, ses liens avec les milieux de gauche, dans lequel on trouve des choses qui n'ont rien à voir avec des délits. Cette instruction a été conclue par le juge Vandermeersch qui a visiblement été mis mal à l'aise par ce dossier. D'une part il a fait tomber l'accusation la plus grossière (tentative d'incendie, à propos de la manifestation de Steenokkerzeel) que le parquet voulait nous faire endosser. Il a fait acter qu'il n'y avait pas d'éléments probants pour retenir une telle accusation. D'autre part, il est intervenu en chambre du conseil pour dire que ce dossier pose problème dans la mesure où les inculpés ont agi dans le sens d'une partie de l'opinion publique qui était indignée par des pratiques de l'Etat sur la question des expulsions. C'est important qu'un juge d'instruction dise cela. Evidemment ce n'est qu'un juge d'instruction et son avis n'a pas été pris en compte par la Chambre du Conseil.

"L'étape suivante est la décision du 10 septembre de la chambre du conseil, quatre ans après les faits, de nous renvoyer devant un tribunal correctionnel. Il est clair que ce dossier est dérangeant pour une partie de la magistrature qui se sent atteinte dans son indépendance. Il faut se rappeler qu'à l'époque des faits, plusieurs ministres avaient demandé publiquement que des peines lourdes soient prononcées contre le Collectif contre les expulsions: Tobback lors de sa démission après l'assassinat de Semira Adamu, Van den Bossche qui lui a succédé et même Jean-Luc Dehaene. On peut comprendre que les magistrats n'acceptent pas de telles pressions du pouvoir exécutif.

"D'autant plus que parallèlement il y a l'autre procès, celui des assassins de Semira Adamu. Il est clair que l'ex-gendarmerie et le parquet ne veulent pas lâcher prise, à la fois parce que de manière générale ils sont dans une campagne contre les mouvements sociaux (le procès des ouvriers de Clabecq, les jeunes manifestants de Laeken). Ils nous en veulent car notre activité a rendu publique toute une série d'agissements du ministère de l'Intérieur et en particulier de la gendarmerie. Notre action a contribué à ce que, malgré tout, des gendarmes ont été inculpés pour l'affaire Semira Adamu. L'Etat belge a été condamné par la Cour européenne des droits de l'homme. Tout cela est dû a l'action du Collectif contre les expulsions."

- L.M.: Dans le procès des gendarmes qui ont assassinés Sera Adamu, y a-t-il une partie civile?

- D.L.: "Il y a deux parties: la famille de Semira et la Ligue des Droits de l'Homme. Ce procès n'est pas très loin. Des décisions ont seulement été prises quand à savoir qui serait jugé. La Ligue des Droits de l'Homme avait demandé que les responsables de cette politique soient jugés: Vande Lanotte qui a rédigé la "circulaire du coussin", Tobback ministre de l'Intérieur à l'époque de l'assassinat, l'état-major de la gendarmerie. Ne seront jugés que les gendarmes qui ont physiquement fait le coup."

- L.M.: As-tu quelque chose à ajouter?

- D.L.: "Oui. Un autre enjeu important pour les plaignants dans le procès contre le Collectif (les plaignants sont l'ex-gendarmerie, le ministre de l'Intérieur, des gendarmes et des gardiens) et qui est le lien entre ces deux affaires est d'essayer de faire croire que la violence vient de nous. Ils ne peuvent pas nier que Semira Adamu a été étouffée. Mais ils tenteront de se disculper en expliquant que cela s'est passé dans un contexte où un groupe de gauchistes excités ont poussé les réfugiés à la révolte violente, ce qui a amené la gendarmerie à réagir, à se défendre et même à commettre un geste regrettable. C'est la manière dont ils présenteront les choses. C'est très important pour eux cette question. On la retrouve dans des rapports politiques comme le rapport Vermeersch (un ex professeur de l'université de Gand, SP), rédigé sous les ordres du ministre Van den Bossche. Dans ce rapport il écrit que à cause des actions de protestation du Collectif à l'aéroport, il y a un climat de violences. Et pour échapper ce climat de violences, il faut procéder à des expulsions collectives par charters qui échappent aux actions du Collectif et aux manifestations de protestation de la part de certains passagers. Dans ce rapport on voit précisément le point de vue sur la violence du ministère de l'Intérieur et de l'Office des étrangers. Ils voudraient faire croire qu'en fin de compte ce sont eux qui subissent la violence.

"Il y a aussi parmi les inculpés un sans papiers, qui était un de ceux qui a tenté de s'évader le 21 juillet 1998. Il est accusé d'avoir frappé un gardien. Sur le moment il a été repris son dossier indique qu'il a dû être hospitalisé à l'hôpital à Vilvorde pendant plusieurs mois (ce qui semblerait plutôt indiquer que c'est lui qui a été maltraité). Il a par la suite été transféré à Merksplas. Et puis on a perdu sa trace. Le juge d'instruction a demandé à plusieurs reprises où se trouvait cet inculpé. L'Office des étrangers a répondu qu'il n'en savait rien.

"Un des points que le Collectif montrera à travers ce procès est que les expulsions ne sont pas possibles sans violences. L'idée "d'humaniser" les expulsions et "d'humaniser" les centres fermés est une idée hypocrite et irréalisable. Cela implique une remise en question fondamentale de la politique des étrangers car celle-ci a fondamentalement me clé de voûte les expulsions. Si les expulsions n'existaient plus tout le système de clandestinité, la nécessité de se cacher, l'exploitation qui en est faite à travers le travail au noir, les propriétaires véreux, les avocats véreux (il y en a beaucoup): tout ce système repose sur le fait qu'il y a des expulsions."


Propos recueillis par Guy Van Sinoy le 27/9/2002



Procès le 21 février 2003

Entre-temps la date du début du procès a été communiquée aux prévenus : le vendredi 21 février 2003 à 8h45, au Palais de Justice de Bruxelles (tribunal correctionnel) Soyez nombreux à venir soutenir les camarades inculpés !