Je viens de rentrer en Belgique. J'étais parti jeudi soir vers 19h30 de Bruxelles avec les 3 bus affrétés par la coordination D-14 pour aller manifester à Barcelone. Parmi les camarades de RI ou du MAS/LSP, il y avait, outre moi-même, Olaf et des jeunes de Courtrai. Nous avons pris place dans deux bus différents. J'ai vendu 4 journaux dans mon bus. Le bus d'Olaf est passé par Mons pour y embarquer des militants locaux de D-14. Nous sommes arrivés à la frontière franco-espagnole le vendredi vers 11h30. Là, les 3 bus ont été entièrement fouillés par la Guardia Civil. Ils ont contrôlés toutes les cartes d'identité et saisi tout le matériel politique (les vestes "Chénge the world" du PTB et les panneaux et calicots confectionnés par les gens de D-14). Après 2h de contrôle, ils nous ont rendu nos papiers et même le matériel politique.
Ils nous ont alors dit de remonter dans nos bus. Nous pensions un peu naïvement que nous allions pouvoir passer. Mais voilà, une fois dans les bus, les gendarmes espagnols ont ordonné aux chauffeurs de retourner en France! Nous avons protesté en exigeant qu'ils motivent leur décision de refoulement pour chacun d'entre nous comme la loi les y oblige. Devant leur refus, nous avons fait demi-tour mais nous nous sommes arrêtés juste devant le poste-frontière, côté français. Là, nous sommes descendus des bus et avons improvisé une assemblée générale. Les membres des legal team et les 3 responsables de bus ont alors proposé 2 actions alternatives: soit nous revenions nous présenter à la frontière avec les bus, soit nous composions une délégation et nous y allions tous ensemble à pied en exigeant des Espagnols qu'ils reçoivent notre délégation et qu'ils expliquent noir sur blanc les motifs du refoulement. Ils ont également téléphoné à des avocats à Barcelone. Alors que la discussion allait bon train, les Espagnols ont bloqué la frontière avec des combis. Entretemps, 3 bus affrétés par ATTAC-France étaient arrivés de Marseille et de Toulouse. Il a fallu réexpliquer la situation aux Français et les 2 propositions d'action. Mais les chauffeurs de bus belges ont refusé de se représenter avec les bus, car ils craignaient des sanctions de la part des autorités (retrait du permis, immobilisation des bus). Seule la deuxième proposition a donc été soumise au vote. Mais il fallait auparavant élargir la délégation aux Français. Or, les Français étaient totalement désorganisés; contrairement aux Belges, ils n'avaient pas de responsables de bus et aucun d'entre eux n'était organisé politiquement. Le temps que la télévision (une chaîne française) arrive et de composer la délégation, on a voté la proposition. Mais le PTB a alors distribué ses vestes "Chénge the world" aux manifestants; des dizaines de Français d'ATTAC se sont retrouvés affublés des vestes du PTB... Cela a contribué à changer la nature de la manifestation.
Alors qu'on était censés nous rendre au poste-frontière derrière la délégation, les manifestants se sont mis à bloquer la circulation dans les 2 sens. Cela a suscité la colère d'une partie des manifestants. La confusion est alors devenue extrême car les manifestants étaient laissés à eux-mêmes. Les ordres et les contre-ordres se succédaient. Pour finir, les legal team et les responsables de bus belges ont tenté de reprendre les choses en main: ils ont appelé les manifestants à bloquer la circulation dans le sens Espagne-France "pour embêter les Espagnols". Les CRS français se sont alors avancés, menaçants. Ils nous ont dit que les Espagnols étaient prêts à nous donner une motivation collective de refus de passage ("vous êtes habillés de telle façon qu'on peut craindre que vous deveniez violents"!). Nous avons refusé, exigeant une motivation pour chacun d'entre nous comme la loi l'exige.
Les CRS ont alors fait pression sur nous par tous les moyens. Ils nous ont dit que nous n'avions aucun renfort à espérer d'autres bus, car ils avaient détourné la circulation. Les flics nous ont averti qu'eux par contre pouvaient compter sur des renforts... Surtout, ils ont mis la pression sur les chauffeurs des bus belges. Ceux-ci avaient en effet roulé depuis trop longtemps et ils approchaient du moment où ils devaient observer 8h de repos obligatoire à l'hôtel, sous peine de voir leur véhicule immobilisé. Les chauffeurs belges ont dû obtempérer et ont averti les manifestants qu'ils devaient partir. Les responsables de bus belges ont alors appelé les manifestants à remonter dans les bus et à se replier au "Village catalan", une aire de repos pour touristes qui se trouve à 5km de la frontière, pour y tenir une nouvelle assemblée et décider de la marche à suivre. Je me suis personnellement rallié à cette décision car on n'avait pas le rapport de forces pour faire céder les autorités. Mais les Français ont refusé, accusant les Belges de lâchage; ils ont été rejoints dans leur refus par une partie des manifestants belges qui "refusaient de capituler". Certains voulaient même bloquer les bus belges pour les empêcher de démarrer! La situation est devenue très tendue et extrêmement confuse. Pour finir, les bus belges sont repartis en laissant sur le carreau les "irréductibles". Au moment où nous nous en allions, j'ai vu les CRS charger des manifestants qui, assez inconsciemment je dois dire, essayaient de stopper des camions de cent tonnes qui arrivaient à toute vitesse d'Espagne. Nous sommes arrivés au "Village catalan". Nous y avons tenu une assemblée. Un avocat catalan, venu dare-dare de Barcelone, nous y a rejoint. Il nous a appris que les manifestations à Barcelone avaient été interdites et réprimées, que les autorités espagnoles avaient décider de contrôler tous les points de passage et qu'il était vain d'espérer passer par un chemin de traverse. Il nous a aussi dit que des recours avaient été introduits contre la décision des autorités de nous bloquer mais que nous n'aurions pas de réponse avant le lendemain. Il nous a aussi appris que les CRS avaient temporairement bloqué les accès au "Village catalan", ce qui a forcé les Français, rembarqués manu militari dans leurs bus, à se replier sur Perpignan. Nous avons donc décidé de les y rejoindre. Il était alors près de 18h. Nous avons rejoint les Français au moment où ils tenaient un rassemblement de protestation devant la préfecture qui avait ordonné l'intervention des CRS. Ils y avaient des syndicalistes de SUD parmi les Français. Ils nous ont déniché un gymnase en banlieue pour y passer la nuit.
Mieux encore, ils ont convaincu des chauffeurs de bus municipaux de nous y conduire gratuitement alors qu'ils avaient fini leur service! Nous nous sommes fixé rendez-vous le lendemain à 10 h pour venir aux nouvelles et envisager les différentes options qui s'offraient à nous. Le lendemain à 10h, la situation était très claire: des dizaines de combis de CRS prenaient position aux abords de Perpignan pour pour empêcher toute sortie vers l'Espagne. Entretemps, d'autres bus étaient arrivés d'Aix-en-Provence, de Bordeaux et de Montpellier. Leurs occupants sont venus grossir la foules des refoulés. Nous avons alors décider d'organiser une manifestation à 12h30 qui passerait devant la préfecture et le consulat d'Espagne. Un petit millier de manifestants ont donc arpenté sans incidents les rues de la ville. C'était un cortège bigarré où se côtoyaient les Belges de D-14, les militants de la LCR, les anarchistes de la CNT, les militants d'ATTAC, les syndicalistes de SUD. Notre journal Le Militant suscitait pas mal d'intérêt auprès des Français. J'en ai vite vendu six. J'aurais pu en vendre plus si une partie des journaux en Français n'étaient stupidement restés parmi les bagages...
Après la manif, nous sommes remontés dans les bus et avons repris la route de la frontière. Les barrages de CRS étaient levés et la rumeur courait que la frontière serait rouverte. Arrivés au "Village catalan", nous avons tenu une nouvelle assemblée. La réouverture de la frontière semblait confirmée. Mais il était 18h et il fallait encore trois heures de route avant Barcelone, sans compter le temps du contrôle à la frontière. Certains voulaient absolument continuer. D'autres estimaient que ça n'en valait plus la peine; nous avions de toute façon raté la manifestation. Le groupe s'est donc séparé. Un bus a continué jusqu'à Barcelone (Olaf et les jeunes de Courtrai y ont pris place) et les deux autres sont retournés en Belgique. Je suis retourné dans le bus des Montois où j'ai encore vendu un journal, fait l'appel pour Socialisme 2002 et noué divers contacts parmi les gens de D-14 Mons.
La répression des manifestants a donc franchi un nouveau pas. Pour la première fois, les autorités du pays où se tient le sommet ont pu compter sur la collaboration active des autorités d'un pays de transit. Les policiers espagnols et français ont coordonné leur action pour nous empêcher de franchir la frontière, et ce sur ordre des gouvernements Aznar et Jospin. Nous devrons envisager dans les jours qui viennent quelles sont les actions de protestation possibles. Nous ne pouvons laisser passer cela sans réagir.
Thierry Pierret