Le procès de Milosevic
Un bandit jugé par des canailles

Commencé le 12 février dernier, le procès de l’ancien président serbe Milosevic devant le Tribunal pénal international de La Haye est largement couvert par les médias occidentaux qui qualifient d’ailleurs cet événement « d’historique ». Certains journaux n’hésitent d’ailleurs pas à comparer ce procès à celui de Nuremberg qui avait condamné les dirigeants nazis en 1945.

Si ce tribunal est tellement « historique » on devrait d’abord se demander ce qu’il attend pour faire comparaître Pinochet ou par exemple les généraux argentins responsables dans les années 70 de dizaines milliers d’assassinats, de tortures, de kidnappings d’enfants et de disparitions. Avant d’examiner le cas de Milosevic, jetons donc un coup d’œil sur ce tribunal de La Haye (TPI) pour voir sil réunit les conditions d’impartialité que devrait normalement avoir un tel tribunal « historique ».

Un tribunal taillé sur mesure

Le TPI a été créé sur une simple décision du Conseil de sécurité de l’ONU (où siègent seules les grandes puissances), et non comme cela aurait pu l’être par exemple par un traité accepté en assemblée générale. Il est financé par une trentaine de pays, notamment par l’Arabie saoudite qui est certainement loin d’être la patrie des droits de l’homme,.. et encore moins celle des droits des femmes (1). La Belgique, elle, a versé 1,196 millions d’euros. Des mécènes jouent aussi un rôle de sponsor : l’Open Society Fund du milliardaire George Soros, la Fondation MacArthur (le général américain qui voulait lancer la bombe atomique sur la Corée du Nord pendant la guerre de Corée). Ce tribunal apparaît au premier coup d’œil comme une instance ad hoc créée de toute pièce pour appliquer le droit des vainqueurs.

Sur le plan strictement juridique, il faut émettre les plus grandes réserves sur la manière dont fonctionne le tribunal. Un magistrat du parquet de Bruxelles a fait remarquer (2) que le TPI viole les règles les plus élémentaires du droit pénal démocratique : il cumule les compétences législatives et judiciaires car il fixe lui-même les règles de sa propre compétence et de la procédure qu’il applique. Il viole aussi les règles du droit pénal : la légalité des délits et des crimes (« pas de crimes, pas de peines sans loi ») et la non-rétroactivité de la loi pénale. Il ne se préoccupe pas non plus de la présomption d’innocence ni du principe du droit contradictoire (des documents peuvent ne pas être communiqués à la défense). Le procureur peut modifier l’acte d’accusation à tout moment et sans contrôle, etc. Cette énumération d’irrégularités graves sur le plan juridique, les conditions dans lesquelles ce tribunal a été créé et son financement montrent que le TPI est un instrument des grandes puissances pour tailler un costume sur mesure à Slobodan Milosevic. Examinons maintenant le cas de dernier.

Un bureaucrate cynique, brutal et corrompu

Jusqu’à sa mort en 1980 Tito a dirigé la Yougoslavie en bonaparte, organisant au besoin la répression contre toute opposition ouvrière. Les Albanais du Kosovo étaient opprimés, mais jouissaient cependant d’une certaine autonomie que Milosevic allait balayer par la suite. Malgré tout, Tito avait réussi à réduire les tensions entre les différents peuples du pays grâce à un développement économique relativement important à partir des années 60 et grâce à la solidarité économique entre les différentes régions. Il y a un lien dialectique entre le niveau de vie des masses et les tensions nationales. C’est souvent lorsque la situation économique tourne à la catastrophe que chacun essaie de se sauver individuellement et que les tensions nationalistes éclatent. C’est ce qui s’est passé en Yougoslavie.

Dès les années 1980, la situation économique de la Yougoslavie a connu un effondrement d’autant plus que les bureaucrates qui succédèrent à Tito avaient ouvert la voie à la libéralisation économique. La carrière politique de Milosevic a pris son essor au moment où la Yougoslavie entrait en déclin. A la première occasion il a dénoncé le statut du Kosovo (qui était une province autonome depuis 1974) et s’est lancé dans un brutal chauvinisme pro-serbe. Au fil du temps, tous les bureaucrates de la Ligue des Communistes yougoslaves se lancèrent dans le nationalisme débridé tout en vantant les mérites de l’économie de marché. Par la même occasion, Milosevic et son clan familial en profitèrent pour s’enrichir.

Milosevic a supprimé l’autonomie du Kosovo en 1989. En 1990, lorsque la Ligue des Communistes yougoslaves a volé en éclat, la Yougoslavie a vécu ses dernières heures car les bureaucrates ex-communistes des républiques les moins pauvres (Slovénie, Croatie) s’étaient préparés à se séparer de façon unilatérale de la Yougoslavie, avec d’ailleurs la bénédiction de grandes puissances telles que l’Allemagne.

En 1991 la guerre éclata entre la Serbie de Milosevic et la Slovénie. Puis entre la Serbie et la Croatie. En 1992 entre la Serbie et la Bosnie. A chaque fois les dirigeants de chaque camp encouragèrent la surenchère nationaliste. Les miliciens de chaque camp se livrèrent à des exactions sur les civils de l’autre camp : viols, tortures, exécutions sommaires. En 1995, l’Otan intervint militairement en bombardant les troupes serbes en Bosnie, aggravant encore le chaos. Puis en 1999, l’Otan a bombardé largement la Serbie avant d’envoyer des troupes sur le terrain au Kosovo.

Noir ou blanc ?

Les médias jouent aujourd’hui un rôle considérable dans toute guerre. Ils sont véritablement mobilisés afin de convaincre l’opinion publique que la guerre est légitime et que l’ennemi incarne « le Mal ». On l’a déjà vu lors de la guerre du Golfe, lors de celle menée par l’Otan contre Milosevic, et plus récemment encore lors de la croisade de George Bush Junior contre les Talibans en Afghanistan. L’enjeu est important car il s’agit de faire accepter à la population les sacrifices financiers et humains.

Dès 1992, les médiaux occidentaux emboîtèrent le pas aux militaires pour désigner Milosevic comme l’ennemi à abattre et tenter de le comparer à Hitler. Les exactions menées par les milices serbes ont été présentées par certains journalistes et certains pseudo philosophes peu scrupuleux comme un « génocide », banalisant en même temps les véritables génocides du 20e siècle perpétrés contre les peuples arménien, juif et tutsi.

Incontestablement des atrocités contre des civils ont été commises dans tous les camps en ex-Yougoslavie. Et ce sont sans doute les milices serbes qui se sont le plus illustrées sur ce terrain. Mais le dirigeant croate - maintenant décédé - Tudjman n’a rien à envier à Milosevic sur ce plan. Ni les généraux français lors de la guerre d’Algérie, ni les paras belges qui sont intervenus à Stanleyville en 1964. « Qui veut noyer son chien, l’accuse de rage. » dit le proverbe. C’est que la plupart des médias occidentaux ont fait en noircissant Milosevic.

Les staliniens du PTB ont fait l’inverse. Considérant sans doute que « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », ils ont fait exactement l’inverse en blanchissant Milosevic et en couvrant tous ses crimes. Ces fins dialecticiens n’ont manifestement pas compris que la réalité n’est pas noire ou blanche, et qu’entre le noir et le blanc existe toute une large nuance de gris.

Quel tribunal pour quelle justice ?

Les Milosevic, Tudjman, Saddam Hussein, George Bush (père et fils) et consorts méritent d’être jugés pour leurs crimes. Mais le tribunal de La Haye n’est certainement pas compétent pour cela. Ce sont les peuples qu’ils ont martyrisés (crimes, viols, bombardements massifs, embargo meurtrier) qui doivent les juger. Mais les grandes puissances n’ont aucun intérêt à ce que les peuples prennent leur sort en main.

S’il fallait instruire un procès à propos de l’ex-Yougoslavie, ce serait celui de la restauration du capitalisme. La guerre et son cortège d’atrocités est le prix payé par les peuples des Balkans pour réintégrer la sphère du marché « libre » et son cortège d’inégalités. Mais contrairement à ce que certains prédicateurs bourgeois annonçaient il y a dix ans, l’Histoire n’est pas finie. Les peuples des Balkans retrouveront le chemin de la lutte de classes et de celle pour le socialisme, seul capable de donner à chacun de quoi vivre décemment et de garantir à chaque peuple le respect de ses droits.


Guy Van Sinoy


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(1) Dans son rapport annuel sur les droits de l’homme, le Département d’état américain (qui peut difficilement être soupçonné d’être une agence de subversion communiste) dit de l’Arabie saoudite : « Ses citoyens n’ont ni le droit ni les moyens légaux de changer de gouvernement ; il y a de nombreuses arrestations arbitraires, détentions abusives, allégations de tortures ». Voilà comment le Département d’état US parle d’un pays qui finance le tribunal « historique » de La Haye !
(2) Le Soir du 11 février 2002, p.9