Le marché est en panne

C’est maintenant officiel: l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas sont en récession. L’Allemagne et l’Italie représentent plus de la moitié des marchandises et des services produits chaque année dans la zone euro. La France a connu également un fléchissement de 0,3% au deuxième trimestre. Le reste de la zone euro fait à peine mieux. Mais aux États-Unis la croissance économique a atteint 3,1% au deuxième trimestre, la meilleur performance depuis l’été 2002.

Si la conjoncture économique est bonne, on dit que c’est "grâce à la supériorité du marché". Si elle va mal, on dit que le marché n’est pas responsable des piètres performances mais "les salaires trop élevés", "la faible participation au marché de l’emploi", "le terrorisme", "le prix du pétrole", etc. qui sont responsables. Les chiffres de la croissance américaine doivent nous apaiser, nous convaincre que le plus dur est derrière nous.

Est-ce vrai? La science et la technique sont tellement développées que le capitalisme peut produire des marchandises en telle quantité que le marché ne peut les absorber. C’est pourquoi les autorités américaines et la FED (Banque centrale américaine) incitent les familles américaines à acheter à crédit. L’instrument le plus efficace pour faire cela est de jouer sur le taux d’intérêt (le prix des emprunts): il est maintenant à son niveau le plus bas depuis 40 ans. Par conséquent les ménages américains ont en moyenne un endettement égal à 130% de leur revenu annuel. A terme c’est une menace pour le système financier.

Les entreprises ont aussi beaucoup emprunté. La concurrence les pousse à renouveler plus rapidement leur parc de machines. Les investissements coûteux réduisent la marge de profit par unité de capital. Afin de maintenir les profits, il faut de plus en plus de capitaux. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il existe un marché pour ce qui sera produit en plus. Aujourd’hui, seules 74% des capacités de production sont utilisées aux États-Unis.

Les dépenses publiques et en particulier les dépenses d’armement constituent l’élément fondamental de la croissance américaine. Cette année le déficit budgétaire s’élèvera à 401 milliards de $, beaucoup plus que le record de 290,4 milliards de $ établi en 1992. En 2004 on prévoit un déficit budgétaire de 500 milliards de $. Toutes les obligations futures des autorités américaines et pour lesquelles aucun fonds n’est prévu - en particulier les pensions et les soins médicaux - représentent ensemble 400% du PIB. Autrement dit: la croissance se base sur une montagne de dettes qui devront tôt ou tard être honorées.

La croissance américaine est un peu comme le dernier "shoot" d’un héroïnomane. Cela peut momentanément soulager, mais tôt ou tard le toxicomane devra faire une cure de désintoxication ou succomber. Il est illusoire de croire que les États-Unis voleront au secours de l’Europe. Dans les sondages d’opinion, le gouvernement hollandais dirigé par Balkenende obtient un score - avant même que son plan d’austérité ne soit appliqué - inférieur à celui de l’opposition, et à gauche le SP progresse. Après les quelques 10.000 personnes âgées mortes en France pendant la récente canicule, Raffarin peut ranger aux oubliettes son projet d’austérité dans les soins de santé. Cela promet pour l’automne. Berlusconi, Schröder, Blair et Aznar peuvent s’attendre à de solides mobilisations dans la rue.

Verhofstadt 2 dispose d’une marge de manoeuvre d’ici les élections grâce au fait que l’appareil d’état (entreprises publiques, personnel des services publics, immobilier public) est important, même si une partie a déjà été vendue. L’amnistie fiscale à bon compte pour les capitaux placés illégalement à l’étranger pourra arrondir le budget. Mais c’est du bois de rallonge. Verhofstadt II n’échappera pas à la tendance historique générale qui consiste à faire payer l’austérité par les travailleurs. C’est pourquoi aussi en Belgique, nous nous préparons à des mobilisations et à la construction d’une alternative de gauche.


Eric Byl