Le mardi 9 septembre, deux jours après que le ministre de l'intérieur Patrick Dewael ait évoqué sur VTM la possibilité de créer un nouveau centre fermé, a débuté le procès des gendarmes impliqués dans l'assassinat de Semira Adamu le 22 septembre 1998. Semira avait 20 ans ce jour-là. Elle fuyait le Nigéria, un pays où les tribunaux condamnent les femmes adultères à la lapidation. La Belgique avait pourtant estimé que sa demande d'asile n'était pas fondée...
Seuls ces 5 gendarmes sont à ce jour inquiétés et non leur hiérarchie ni le pouvoir politique qui avait pris ces décisions. Lors du premier jour d'audience, la vidéo filmée lors de l'expulsion a été projetée. On y voit les gendarmes rire tout en maltraitant physiquement et en étouffant d'un coussin la jeune Semira. Le procureur affirme que la vidéo aurait été faite afin de montrer que tout a été fait dans les règles, que l'on y voit certes une mort tragique mais qu'il n'y avait pas intention de la donner. Ni lui ni les juges ne se sont préoccupés des 8 minutes d'interruption sur la bande vidéo. Ils n'ont pas cru bon de faire visionner les vidéos d'autres expulsions pour essayer de se forger une intime conviction à ce sujet. Le procureur a prononcé son réquisitoire d'entrée de jeu sans attendre la fin des débats comme si pour lui la cause était entendue. A la fin de son réquisitoire, il reconnait que les gendarmes ont fait des fautes professionnelles mais, ajoute-t-il, «qui n'en a jamais commises?» Le ministère public requiert donc l'acquittement pour les deux supérieurs hiérarchiques et la suspension du prononcé pour deux autres. Pour le dernier il réclame une peine avec sursis. La grande majorité des témoins entendus par la cour sont des personnes liées professionnellement aux expulsions. La cour n'a pas sourcillé quand l'un d'eux (un gendarme) a admis avoir maintenu un sans-papier pendant plusieurs heures sous un coussin. Elle a refusé d'entendre le gendarme qui avait jadis dénoncé l'un des prévenus pour sa violence lors d'une expulsion antérieure à celle de Semira. La police avait mobilisé une cinquantaine de ses chiens de garde pour monopoliser les places dans la salle d'audience et ainsi empêcher l'accès à la salle aux militants venus pour soutenir la famille de Semira. La mort tragique de Semira restera une blessure profonde pour tous les sans-papiers et les gens qui se battent pour leurs droits.
Violence d'état à l'état pur
Depuis des années, on assiste partout en Europe à de nombreuses luttes de sans-papiers. Les unes ont été brisées par la répression (l'occupation de l'église St-Bernard à Paris,...), d'autres se sont soldées par une victoire partielle et précaire (les Afghans de l'église Sainte-Croix). Mais aucune d'entre elles n'a pu remettre en cause la politique de plus en plus répressive en matière de droit d'asile.
La Belgique expulse tous les jours des demandeurs d'asile avec une violence morale et/ou physique extrême. La Révolution française avait banni la torture du système judiciaire. La bourgeoisie est en train de la rétablir en sous-main par voie de circulaires administratives. On mesure ainsi le chemin parcouru. La bien mal nommée politique d'asile est devenue un champ d'expérimentation pour toutes sortes de techniques répressives; un terrain d'entraînement idéal pour la lutte des classes du point de vue de la bourgeoisie.
Le traitement infligé aux réfugiés démontre jusqu'où l'appareil d'état peut aller lorsqu'il a affaire à une population sans rapport de force. La seule raison pour laquelle ces méthodes ne sont pas utilisées contre la population belge réside dans le rapport de force que le mouvement ouvrier - malgré la faiblesse de sa direction - a pu imposer à la bourgeoisie. Tout affaiblissement de la position du mouvement ouvrier entraînera un renforcement des méthodes répressives contre l'ensemble de la population. A l'inverse, les sans-papiers peuvent s'appuyer sur le mouvement ouvrier organisé pour desserrer l'étau de la politique répressive.
On l'a vu il y a quelques années lorsque la FGTB de Bruxelles a affilié des sans-papiers. Les organisations - politiques et syndicales - du mouvement ouvrier sont donc placées devant une lourde responsabilité.
Thierry Pierret