La fin de la guerre froide avait semé chez beaucoup de gens l’espoir d’un désarmement généralisé. La course aux armements, l’équilibre de la terreur, la dissuasion nucléaire, tout cela semblait devoir appartenir au passé.
L’administration Bush a depuis lors remis les pendules à l’heure. La théorie de la guerre préventive sonne le glas de toutes les tentatives d’empêcher ou de limiter la prolifération nucléaire ou d’autres armes de destruction massive. Elle augmente aussi considérablement le risque d’utilisation de telles armes dans un conflit. En effet, les états qui sont dans la ligne de mire de Washington - les "états-voyous" - sont de plus en plus tentés d’acquérir des armes de destruction massive pour dissuader les Etats-Unis de les attaquer. L’invasion de l’Irak ne peut que les conforter dans cette option. Comme ces états sont incapables de tenir tête aux Etats-Unis dans une guerre conventionnelle, ils pourraient être amenés à riposter d’emblée avec des armes de destruction massive à une attaque américaine. Voire même à attaquer les premiers s’ils pensent qu’ils vont être attaqués. Car la guerre préventive n’est pas l’apanage des Etats-Unis; d’autres états pourraient y avoir recours. En ce sens, la situation actuelle est beaucoup plus dangereuse que lors de la guerre froide. A cette époque, le risque d’une guerre nucléaire entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie était très limité. La doctrine militaire américaine était basée sur le principe de la "riposte graduée". La doctrine militaire soviétique était elle aussi basée sur la dissuasion. Surtout, les deux camps étaient en contact en permanence pour éviter tout malentendu. La Maison-Blanche et le Kremlin avaient même installé une ligne téléphonique directe (le "téléphone rouge"). Tous ces mécanismes de prévention n’existent pas entre les Etats-Unis et les "états-voyous" ni entre ceux-ci.
La crise qui a opposé fin 2001 l’Inde au Pakistan - deux puissances nucléaires - a été à deux doigts de déboucher sur une guerre ouverte. L’Inde a été tentée de mener une guerre préventive contre le Pakistan après l’attaque de terroristes cachemiris contre le Parlement indien. Un membre du gouvernement indien avait même déclaré qu’en cas de guerre, "l’Inde ferait en sorte qu’une nouvelle guerre contre le Pakistan ne soit plus jamais nécessaire". Nul doute qu’il évoquait l’utilisation de l’arme nucléaire.
Mais c’est sans doute le cas de la Corée du Nord qui illustre le mieux la nouvelle situation créée par l’administration Bush. Ce pays est confronté depuis plusieurs années à une crise interne aigüe. La famine ravage le pays dont la survie dépend de l’aide extérieure. Le régime stalinien avait conclu un accord avec l’administration Clinton: la Corée du Nord renonçait à son programme nucléaire et de missiles de longue portée, en échange de quoi les Etats-Unis lui rachetaient ses missiles et lui fournissaient une aide alimentaire. Mais Bush a déclaré nul et non avenu l’accord avec Clinton et a inscrit la Corée du Nord sur l’Axe du Mal avec l’Iran et l’Irak. Depuis lors, la Corée du Nord s’est lancée dans une fuite en avant: elle a dénoncé le Traité de non-prolifération nucléaire, expulsé les agents de l’AIEA, repris ses essais de missiles et admis ouvertement qu’elle cherchait à se doter de l’arme nucléaire. Le Japon voisin, qui abrite plusieurs bases militaires américaines, a pris prétexte de la crise coréenne pour amender sa constitution qui ne lui permettait d’avoir qu’une "Force d’auto-défense" très limitée. Le japon pourra désormais avoir une armée digne de ce nom et envoyer des soldats à l’étranger. La nouvelle doctrine militaire américaine provoque donc une escalade militaire dans plusieurs régions du monde qui n’en devient que plus instable.