Les États-Unis: une superpuissance aux pieds d'argile

Juste après les attentats du 11 septembre, l'étoile du Président américain Bush brillait au firmament de la popularité: des taux de satisfaction historiques éclipsaient soudain la défiance dans un candidat ouvertement au service des patrons. Une vague de patriotisme, alimentée par la bourgeoisie, semblait abolir le fossé entre les classes.

Deux guerres - en Afghanistan et en Irak - ont passé entre-temps et l'économie est toujours languissante. Le discours où Bush sollicitait une rallonge de 87 milliards $ pour l'Irak et l'Afghanistan est le premier depuis le 11 septembre qui n'ait pas pu retourner l'opinion publique. Une majorité de la population américaine craint maintenant que l'armée américaine ne "s'embourbe" en Irak. Bush est confronté à un scénario à la vietnamienne combiné avec la reprise économique la plus lente depuis la deuxième guerre mondiale et un déficit budgétaire historique.

Pas de contrôle stratégique et militaire

Après le 11 septembre, les néo-conservateurs de la Maison Blanche pensaient que la superpuissance militaire suffisait pour que le monde danse comme ils sifflent. Les guerres en Afghanistan et en Irak ont toutes les deux démontré la domination sans partage des Etats-Unis sur les plans technologique et militaire. Elles n'en ont pas moins démontré que la haute technologie ne suffit pas pour créer la stabilité politique. L'Afghanistan n'est "stabilisé" qu'à Kaboul, l'économie de la drogue est florissante au-delà. Il s'agissait en outre de 2 régimes très oppressifs dépourvus de base de masse dans la société: Bush chanterait un autre air face à un mouvement ouvrier organisé démocratiquement. La situation mondiale tournerait immédiatement à son désavantage.

L'anarchie et l'insécurité règnent en Irak. Bush et les néo-conservateurs, qui rêvent depuis longtemps de redessiner la carte du Moyen-Orient, voulaient faire de l'Irak une vitrine de la "démocratie occidentale". Cela devait éliminer le terreau du terrorisme. Ils lorgnaient en même temps sur les réserves pétrolières irakiennes. Le contrôle de celles-ci devrait accorder aux multinationales un nouveau répit en faisant baisser les prix de l'énergie. Les deux objectifs ont tourné au cauchemar.

Au lieu d'une "démocratie modèle", l'Irak est devenu un nouveau front pour le terrorisme. Les chaînes de télévision critiques comme Al-Jazeera et Al-Arabiya se sont vu notifier à la fin septembre une interdiction de couverture des événements officiels pendant 15 jours. L'auteur de cette interdiction: le conseil de gouvernement irakien installé par Bush. La production pétrolière est toujours inférieure à ce qu'elle était à l'époque de Saddam en raison de l'insécurité.

Des voix s'élèvent au sein du Parti républicain de Bush pour envoyer de nouvelles troupes en Irak. Le Pentagone est pourtant à la limite de ses possibilités: des 33 divisions que compte l'armée américaine, 30 sont actuellement engagées quelque part dans le monde. Bush peut difficilement mener de nouvelles guerres tant que l'Irak ne connaît pas un semblant de stabilité. Que faire si l'Iran se livre à des provocations ou si la maison royale est balayée en Arabie Saoudite? Bush et ses vautours toucheraient le vrai jack-pot en mettant la main sur les réserves pétrolières saoudiennes - les plus importantes au monde - mais la saturation des capacités militaires y fait obstacle.

Entre-temps, la démoralisation menace les troupes d'occupation. Un soldat britannique l'exprimait comme suit: "Nous n'avons plus le sentiment d'être des héros. (...) Nous sommes vraiment en minorité. Nous sommes épuisés. Nous y sommes jusqu'au cou." Les e-mails envoyés aux familles relatent la précarité et l'insécurité des troupes. L'American Enterprise Institute, un cercle de réflexion très à droite, a envoyé des sondeurs arpenter les trottoirs de plusieurs villes irakiennes. Ils ont parfois dû prendre la poudre d'escampette. Mais ils ne sont pourtant pas rentrés bredouilles à la maison: 31% des Irakiens souhaitent le départ des troupes américaines dans les 6 mois, 65% dans les 12 mois.

Rien d'étonnant à ce que Bush se dépêche de mettre sur pied une armée irakienne: il veut réduire le délai de 3 ans à 1 an. Le nombre de policiers et de garde-frontières devrait doubler pour atteindre les 90.000 hommes. Les Etats-Unis seront contraints de maintenir une présence militaire substantielle en Irak: cela mènera tôt ou tard à des conflits aigus au sein de la classe dominante américaine.

Bush aurait programmé les élections en Irak pour août 2004: juste avant la Convention républicaine de septembre où il compte trouver un nouvel élan dans sa course à la présidence. Le comité du Conseil de Gouvernement irakien, qui a dû fournir un premier rapport sur la nouvelle Constitution à la mi-septembre, a pourtant "besoin de plus de temps". On est curieux de savoir si les masses irakiennes, dont plus de 60% sont au chômage, donneront à Bush et à l'impérialisme américain le temps de mettre sur pied un régime à leurs bottes.

Social et économique: l'eau à la bouche

La bourgeoisie prétendait à la fin des années 90 que les nouvelles technologies, la mondialisation et le bradage des services publics nous assureraient un siècle de croissance économique.

Cette bulle de savon a éclaté en 2001 avec l'effondrement des bourses. Bush a réussi la prouesse de transformer en un temps record un solde budgétaire (la différence entre les dépenses et les recettes du gouvernement) positif en un déficit historique qui est évalué à 480 milliards $ pour cette année. Le 11 septembre n'a pas été la cause de la crise économique: ce fut avant tout l'occasion d'empêcher l'économie de sombrer encore plus vite en y injectant des masses d'argent pour la "reconstruction" et la "guerre contre le terrorisme".

La soi-disant "reprise" depuis la fin officielle de la crise en novembre 2001 va de pair avec la poursuite des pertes d'emplois. Les 20 mois "d'après la récession" ont vu l'emploi aux Etats-Unis reculer de 1% d'après The Economist. Depuis l'arrivée de Bush au pouvoir en 2000, plus de 3 millions d'emplois ont été perdus.

D'après l'Economic Policy Institute, les salaires réels ont baissé de 1% aux Etats-Unis depuis la fin 2001. Seule la fin de la décennie précédente a connu plusieurs années de croissance réelle des salaires sur base de la bulle économique. Il n'en reste pas moins que les salaires réels ont baissé de 14% aux Etats-Unis entre 1972 et 1999! C'est la conséquence de la politique néolibérale de démolition sociale.

La consommation n'a pu se maintenir ces 2 dernières années que par un accroissement de l'endettement des ménages. Le taux moyen d'endettement des familles américaines s'élève actuellement à 136% de leur revenu annuel. Le crédit à bon marché - la politique des taux de la Banque centrale - y a été pour beaucoup, surtout pour le marché immobilier et celui de l'automobile.

L'économie américaine ne pourra pourtant pas vivre à crédit indéfiniment.

Bush jette l'argent par la fenêtre en espérant pouvoir tenir le coup jusqu'aux élections de 2004. Mais même son déficit budgétaire historique ne permettra pas la moindre hausse des coûts des soins de santé (Medicare) et de la Sécurité sociale.

L'administration Bush veut faire table rase du peu qui reste de l'état-providence aux Etats-Unis pour lui substituer les liens familiaux et la charité des églises. Les programmes sociaux tels que Medicaid, l'aide médicale aux pauvres, sont transférés aux états qui en rabotent les subsides.

Les recettes des états ont baissé de 6% en 2002, soit la première baisse en termes absolus depuis 1945. Les conséquences n'ont pas tardé: les repas scolaires sont supprimés, les droits d'entrée à l'université pour l'année 2003-2004 augmentent en moyenne de 13%. Dans le même temps, les bourses d'étude sont revues à la baisse et les étudiants sont contraints de cumuler 1,2 ou 3 jobs pour payer leurs études. Certains d'entre eux devront rembourser pendant 20 ans les emprunts qu'ils ont contractés pour pouvoir étudier! La sélectivité accrue que les états imposent à Medicaid fait littéralement crever les gens.

Et qu'en est-il des "valeurs familiales" chères à Bush et à d'autres pleureuses conservatrices? 70% des familles se composent de 2 parents qui travaillent ou d'un parent isolé qui travaille (30% en 1960). La nécessité de joindre les deux bouts ne laisse que peu de place pour une vie de famille: les parents américains consacreraient à leurs enfants 22 heures de moins en moyenne par semaine qu'en 1969. Plus du tiers des parents qui travaillent n'ont pas droit à des vacances ou à des congés de maladie.

Le seul espoir de Bush est que sa réforme fiscale, qui profite essentiellement aux riches, donne un coup de fouet à l'économie. Mais l'économie américaine ne tourne qu'à 74% de ses capacités... La surproduction - causée par l'exploitation des travailleurs (l'appropriation de la plus-value), mais aggravée par l'innovation technologique et la saturation du marché due aux économies, à la baisse des salaires réels, etc - devient de plus en plus un frein absolu au développement de la société.

Même les "surprenants" 3,1% de croissance économique du second trimestre aux Etats-Unis - d'aucuns y voyaient déjà un tournant - apparaissent après coup comme un leurre. D'après Kurt Richebacher (Financial Times, 5/9/2003) le gouvernement américain comptabilise les investissements en ordinateurs aux prix de 1996 (pour des ordinateurs de la même puissance) afin de tenir compte de l'amélioration de la productivité qui a fait baisser les prix. Sans cette manière singulière de travailler, la croissance du second trimestre aux Etats-Unis n'aurait été que de 1,68%! Totalement insuffisant pour créer de l'emploi.

Pour le dire brièvement, l'Amérique ne se compose pas d'une masse compacte rangée derrière la bannière étoilée. Il y a une contradiction criante entre les simples travailleurs et une élite dilapidatrice de super riches. 1% des familles contrôlent 38% de la richesse nationale, les 80% les plus pauvres n'en possèdent que 17%. C'est cette contradiction qui va faire trembler l'impérialisme américain sur ses bases.

Politique: briser le carcan des partis du big business

Le rejet de Bush et de sa politique aventuriste est en train de croître chez bon nombre de gens. Lors des élections de 2004, une couche de travailleurs et de jeunes, pressés d'en finir avec lui, vont concevoir l'idée que les démocrates sont "un moindre mal".

Nous comprenons les raisons pour lesquelles nombre de travailleurs vont encore accorder leurs suffrages à un candidat démocrate à la présidence, mais nous ne pensons pas que ce soit un pas en avant. Tant les démocrates que les républicains sont sponsorisés par les grandes entreprises. Un président démocrate gérera lui aussi la crise profonde du capitalisme au détriment des travailleurs et de leur famille. Il y sera contraint par les bailleurs de fonds de ce deuxième parti du big business. L'idée "qu'il vaut mieux n'importe quel démocrate" sous-estime la nécessité pour la classe dominante américaine de rétablir ses profits en baissant les impôts et en démantelant les programmes sociaux.

Le fait que les travailleurs s'en remettent aux démocrates pose la nécessité de construire un parti large des travailleurs qui soit indépendant de la bourgeoisie. Les démocrates ne peuvent prétendre canaliser la résistance ouvrière ni par leur histoire, ni par leur programme, ni par leurs structures démocratiques.

Howard Dean semble aujourd'hui le candidat démocrate le mieux placé d'après les sondages. Sa force d'attraction est due à sa campagne agressive contre Bush sur l'Irak et l'économie. Il a une attitude populiste, n'hésitant pas à se présenter comme indépendant de l'establishment de Washington.

En tant que gouverneur du Vermont, Dean a pourtant fait des économies dans les services sociaux: "Howard a commencé chaque cycle budgétaire en coupant dans les programmes pour les nécessiteux: des choses comme les chaises roulantes et les prothèses", d'après l'auditeur d'état Elizabeth Ready (Time Magazine, 11/8/2003). Dean est aussi un fan du "marché libre": le NAFTA et l'OMC. Il est pour la peine de mort. S'il est désigné comme le candidat démocrate à la présidentielle, il va sans doute rapidement virer vers la droite en partant du principe qu'il est couvert sur sa gauche.

Socialist Alternative - la section soeur du MAS aux Etats-Unis - avait soutenu le candidat vert Ralph Nader lors des élections présidentielles de 2000. Malgré les limitations de son programme, il rassemblait des travailleurs et des militants antimondialistes dans des meetings de 10 à 15.000 personnes. Il y avait là le potentiel, malgré le caractère petit-bourgeois du Green Party, pour jeter les bases d'un parti ouvrier de masse.

Nader n'a malheureusement pas su prendre la mesure de ce potentiel. Il n'a, par exemple, pas organisé de campagne contre l'usurpation par Bush de sa victoire électorale en 2000 et il est resté passif lors du mouvement contre la guerre.

Nous appelons maintenant les syndicats qui avaient soutenu Nader en 2000 à réitérer ce soutien pour les élections qui viennent. Nader laisse planer le doute sur sa participation. Il dit vouloir observer comment Dean et d'autres candidats démocrates "de gauche" se comportent. On risque ainsi de manquer une nouvelle chance de briser le carcan des partis du big business.


Peter Delsing