Jacques Yerna est décédé le 11 août dernier. Il allait avoir 80 ans. Peu de militants ont connu un tel parcours. A la fin des années 40, il entre au service d’études de la FGTB sous la direction d’André Renard.
A l’époque plusieurs courants cohabitent au sein de la direction de la FGTB: les socialistes, les communistes et les renardistes (anarcho-syndicalistes). C’est l’époque où la classe ouvrière wallonne est à l’apogée de sa combativité. Deux grèves générales à caractère révolutionnaire jalonnent cette période: celle de 1950 contre le retour de Léopold III et celle de 60-61 contre la loi unique. C’est aussi l’époque où la FGTB radicalise ses positions aux congrès sur les "réformes de structures" (1954) et sur "la démocratie économique" (1956). C’est enfin l’époque (fin 1956) où l’hebdomadaire La Gauche, "organe de combat socialiste" est lancé. Son comité de rédaction regroupe des réformistes de gauche (Glinne, Cudell), des renardistes (Lambion, Yerna) et des trotskystes clandestins (Mandel, Van Ceulen). La Gauche, dont Yerna sera l’éditeur responsable jusque janvier 1965, bénéficie du soutien de Renard et dès le départ a des milliers de lecteurs.
En février 1959, lors de la grève des mineurs du Borinage contre les fermetures, La Gauche lance l’appel - contre l’avis de Renard - à la grève générale interprofessionnelle. Ce sera la rupture entre Renard et Yerna qui est devenu entretemps secrétaire national de la CGSP Gazelco. Le conflit entre Renard et La Gauche va s’envenimer lors de la grève 60-61: La Gauche lance l’appel à une marche sur Bruxelles pour déplacer le centre de gravité de la grève sur la capitale où est concentré le pouvoir; Renard lance l’appel à un repli wallon.
Après 1961, la direction du PSB va multiplier les offensives contre La Gauche, Links (le pendant de La Gauche en Flandre) et le Mouvement populaire wallon (MPW) lancé par Renard. En 1962, Yerna est élu secrétaire régional de la FGTB de Liège, malgré l’opposition du SETCa qui le dénonce (à tort) comme "trotskyste"(1). Fin 1964, lors du congrès sur les incompatibilités, la direction du PSB exclut les partisans du MPW ou de La Gauche. Ces derniers vont s’orienter vers la création d’un nouveau parti: le Parti wallon des Travailleurs et à Bruxelles l’Union de la Gauche socialiste. Ernest Glinne capitule devant la direction du PSB. Yerna refuse de s’incliner et quitte le PSB. Il refuse pourtant de rejoindre le PWT et cesse d’être éditeur responsable de La Gauche.
Yerna restera secrétaire général de la FGTB de Liège jusque 1988. Vers la fin des années 60 il retournera même au PSB et participera à un petit courant de gauche (Tribune Socialiste). Cela ne l’empêchera pas d’être de tous les combats pour toutes les causes qui lui semblent légitimes, même s’il faut pour cela affronter l’appareil de la FGTB et du PS. En 1973 il soutiendra les 7 délégués FGTB de Cockerill privés de leurs mandats syndicaux par la bureaucratie renardiste (Lambion) et licenciés. En 1976, il soutient les grévistes de l’ALE (distribution d’électricité) contre la direction de l’entreprise aux mains du PS.
Contrairement à bon nombre de dirigeants syndicaux qui cessent toute activité lors de leur retraite, Jacques Yerna redoublera d’activités après 1988. En 1990 il prend parti pour les délégués CGSP ALR de la ville de Liège exclus de leur syndicat lors de la lutte contre les licenciements. Lors de la première guerre du Golfe en 1991 il participe au lancement de l’appel Syndicalistes contre la Guerre (qui recueillera plusieurs milliers de signatures de syndicalistes). Il militera dans la Coordination antifasciste. Lors de la lutte des travailleurs de Clabecq et du procès qui a suivi cette lutte, Yerna sera une des rares figures de la FGTB, avec Albert Faust, à prendre résolument position pour la défense de ceux de Clabecq. Il a aussi été un des piliers du Comité d’Action liégeois contre les Centres de Réfugiés (CRACPE) et a participé, tant que sa santé lui permettait, au piquet de solidarité devant le camp de Vottem chaque samedi.
C’est véritablement un monument du mouvement ouvrier qui s’en va. Dans ses dernières volontés il a souhaité que les marques de sympathie se traduisent par un versement de soutien au CRACPE (compte 000-0659195-80).
Francine Dekoninck
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(1) Yerna n’était pas membre de la Quatrième Internationale. A l’époque il ignorait même que Mandel en faisait partie. Le groupe d’Ernest Mandel estimait qu’il fallait pratiquer un entrisme «sui generis» à long terme et de fait a négligé son apparition publique, gaspillant ainsi des opportunités de se développer plus largement. Ainsi, pendant la période entriste, La Gauche ne fut pas le journal d’un courant marxiste mais un organe de l’aile gauche en général.