Situation en Russie : Interview d’un dirigeant de Sotsialisticheskoye Soprotivleniye, l’organisation soeur du MAS en Russie
La question énergétique et des réserves de gaz russe, le décès de Boris Eltsine (voir notre arrticle à ce sujet), le récent échec du sommet entre l’Union Européenne et la Russie de la mi-mai ou encore la répression de l’opposition en Russie ont remis la Russie et le régime de Poutine au centre de l’attention des médias. Cette interview d’un de nos camarades russes permet d’éclairer sous un jour nouveau une réalité dont les médias établis s’occupent peu.
Les médias européens ont montré la répression par la police anti-émeute des “Marches du désaccord”. Qui sont ces opposants et que veulent-ils ?
"Il s’agit d’un mélange étrange de néo-libéraux, telle que l’ancien champion d’échecs Gary Kasparov et l’ancien premier ministre de Poutine Kazyanov avec les soit-disants nationaux-bolchéviques – un groupe néo-fasciste qui a dans le passé utilisé une démagogie de gauche afin de masquer son caractère réactionnaire. Ils ne sont pas une menace pour le régime, mais ils offrent la posibilité à la police de démontrer qu’elle s’occupera avec fermeté de n’importe quel mouvement de protestation afin d’effrayer la population pour qu’elle ne résiste pas."
Est-il correct de dire que beaucoup de Russes s’enrichissent avec les revenus du pétrole et du gaz?
"Oui, une couche est devenue si riche qu’elle ne sait pas quoi faire avec son argent. Dans beaucoup de grandes villes, la population, surtout les jeunes, peuvent obtenir des salaires convenables. Mais il y a toujours un nombre très important de pauvres. Même à Moscou, où 90% des richesses de la Russie est concentrée, 10% de la population connaît l’extrême pauvreté. Sur quasiment chaque mètre carré, quelqu’un construit un building pour l’élite en employant des milliers de travailleurs immigrés provenant généralement de l’Asie Centrale qui travaillent dans des conditions d’esclave. Dernièrement, la situation d’un groupe de travailleurs a été relayée par la presse. Les employeurs avaient confisqué leurs papiers, et ils travaillaient pour 15 euros par mois. Les Moscovites aux salaires convenables se plaignent par contre de devoir travailler 10 heures ou plus par jour, six jours par semaine."
Est-ce qu’il y a des indications de formation d’une réelle opposition dans ces conditions?
"Sur certains thèmes, les protestations organisées se développent, bien que toujours avec un nombre limité de participants. Sur la question des logements par exemple, puisque le gouvernement de Russie ou du Kazakhstan expulsent à tour de bras et de manière brutale les résidants pauvres pour faire place nette aux nouveaux buildings. Dans nombre de lieux de travail, surtout ceux aux mains des multinationales étrangères, des nouveaux syndicats commencent à apparaître. Ces derniers mois, des syndicats ont déployé des activités à Coca-Cola, GM, Ford, Renault et Citibank, avec divers niveaux de réussite. Le conflit le plus important s’est déroulé à Ford à St Petersbourg, où les ouvriers ont gagné une augmentation salariale après une courte grève."
Comment réagit le gouvernement contre ces mouvements de protestations ?
"De façon très cynique. Il est pratiquement impossible de protester légalement, comme cela a été démontré à travers les multiples exemples de répression. Les employeurs licencient les militants syndicaux dès qu’ils se montrent. Le Kremlin contrôle seul la vie politique dans un Etat capitaliste moderne. Les seules partis « d’ opposition » tolérés sont ou bien sous contrôle direct du Kremlin (tel que « La Russie juste » ) ou sont tellement inefficaces qu’il ne posent aucune menace (le Parti Communiste). Dès que quelqu’un essaye de mettre en avant une alternative, des mesures sont prises pour l’isoler. Ceci s’applique même aux membres de l’élite dirigante, comme Khodorkovsky qui est maintenant emprisoné, ou encore comme l’ancien premier ministre Kazyanov. Parallèlement, l’élite dirigante stimule ouvertement l’esprit chauvin dans la société. Mais alors qu’un scandal international a été déclenché autour de la destruction par le gouvernement d’Estonie d’une statue en hommage aux troupes soviétiques, la même semaine, une des statues les plus connues à Moscou a aussi été enlevée pour faire place à un nouveau shopping, et ce sans la moindre protestation. "
Quel est l’état de la gauche dans ces conditions?
"La vraie gauche est très faible. Officiellement, le Parti Communiste se dit de « gauche » mais, en Europe Occidentale, sa politique - un Etat fort et une armée russe forte, le chauvinisme et une opposition à l’immigration combinée à l’anti-sémitisme - serait considérée comme d’extrême-droite. Bon nombre de goupes de jeunesse “communiste” qui avaient dans le passé rejeté les pires aspects de la politique du PC sont en crise. La corruption et le paternalisme sont les maladies spécifiques de la gauche sous ces conditions, à cause du carrièrisme de certains dirigeants d’une part et de l’absence d’un mouvement de taille capable de contrôler des telles personnes d’autre part. Ceci s’est avéré particulièrement vrai durant la « révolution orange » en Ukraine. Tant l’Occident que la Russie ont essayé d’acheter de l’influence en créant des organisations de front et y faisant couler l’argent à flot. Cette pratique n’a pas seulement pour but de créer des “militants”, mais aussi d’acheter les activistes de gauche. Des organisations de gauche ont été ainsi piégées et sont bientôt devenues plus « moderées » et leur démocratie interne a été détruite puisque les votes sont avant tout controlés par le paternalisme financier."
Comment le CIO (Comité pour une Internationale Ouvrière, dont le MAS/LSP est la section belge) s’est opposé à ces tendances ?
"Le CIO n’est pas isolé de la société et ressent donc aussi cette pression. Divers membres de notre organisation ont été approchés par la FSB (police politique) qui leur a offert des emplois, ce qu’ils ont évidemment refusé. Nous avons également été confrontés à d’autres difficultés quand certains de nos anciens membres à Kiev, en Ukraine, et à Moscou ont été entrainés dans des magouilles financières en créant des « organisations virtuelles » afin de recevoir des fonds de groupes de gauches internationaux. Les responsables de ces magouilles à Kiev ont été naturellement exclus du CIO. D’autres n’ont pas été exclus après nous avoir assuré qu’ils avaient bien compris leurs erreurs. Mais quand finalement nous nous sommes aperçus qu’ils étaient secrètement financés par l’ambassade libyenne, poursuivre notre collaboration avec eux était devenu impossible. Ils ont refusé de discuter de leurs divergences où de s’opposer à cette pratique et ont créé leur propre organisation en s’appelant “Vpered” (en avant)."
Y a t-il des divergences politiques entre “Sotsialisticheskoye Soprotivleniye” et “Vpered”?
"En premier lieu, nous nous opposons bien entendu résolument aux pratiques de ces soit-disants gens de gauche, qui ont mis sur pied des syndicats financés par des employeurs concurrents, ont organisés des conférences de presse pour dénoncer la corruption du Parti Communiste toute en ignorant consciemment que cette même corruption est présente au sein des partis dirigeants et aussi en fermant les yeux sur les soit-disants pickets contre McDonalds financé par des magnats locaux du secteur alimentaire. Nous nous opposons aussi au fait que des activistes dits de gauche acceptent d’être payés par les partis bourgeois où par les projets du Kremlin afin de faire de l’agitation pendant les élections en faveur de ces partis. Aucun de ces évènements ne s’est déroulé sans la participation des dirigeants de “Vpered” où de leurs amis en Ukraine.
"De plus en plus, ces “tactiques” erronnées des dirigeants de “Vpered” mènent à la dégénération politique. Recemment, un de leurs membres est devenu l’éditeur (non élu) du journal de la ICTU, la fédération internationale des syndicats. En Russie, la ICTU a systématiquement résisté à l’organisation politique de la classe ouvrière afin d’avoir les mains libres pour faire des “accords” avec différentes forces politiques de l’élite dirigeante. Lorsque les travailleurs de Citibank se sont réunis récemment afin de mettre sur pied un syndicat, l’éditeur en question s’est prononcé contre le fait de contacter d’autres syndicats pour obtenir leur soutient puisque les travailleurs de Citibank ne sont pas des “vrais” travailleurs. Au meeting du 1er mai de ce même syndicat, présidé par un dirigeant de “Vpered”, le dirigeant du syndicat des mineurs - pourtant complètement discrédité après avoir rejoint l’équipe politique de Eltsine dans les années ’90 - a été acceuilli chaleureusement alors que les activistes de gauche n’avaient pas le droit d’avoir leurs propres calicots et que la distribution de tracts était considérée comme extrémiste (ce qui est passible d’arrestation en Russie)."
Comment avancer?
“Sotsialisticheskoye Soprotivleniye” (Résistance Socialiste) pense qu’il est nécessaire d’organiser et d’unifier les militants honnêtes de la gauche afin de pouvoir soutenir efficacement les travailleurs en lutte. Nos militants ont été impliqués directement dans la majorité des luttes récentes en Russie. Nous avons participé à la distribution de tracts à l’usine de Renault, organisé la solidarité avec les travailleurs de GM Autovaz et joué un rôle clef dans les diputes de Shanyrak et de Kholodmash. Des sympathisants de St Petersbourg ont des bons contacts à l’usine Ford. De toutes les organisations de la gauche, nous avions clairement eu la meilleure intervention au Forum Social de St Peterbourg (consideré comme trop dangereux par Vpered, il est visiblement plus confortable pour eux de voyager en Grèce où en Italie). Nous avons joué un rôle actif dans les manifestations pour la défense des droits des homosexuels, des lesbiennes et des bisexuels et dans les manifestations anti-fascistes à Moscou. Bon nombre de nos camarades ont été arrèté, certains emprisonnés. Nous avons aussi aussi eu à subir les attaques des fascistes.
"Malgré tout nous ne nous laisserons pas entrainer par la corruption, nous ne participerons pas aux manoeuvres cyniques de l’élite dirigeante, nous ne nous cacherons pas derrière les bureaucrates syndicaux et nous ne reculerons pas face aux menaces de l’Etat. Nous sommes convaincus de la nécessité de construire une organisation marxiste révolutionnaire comme colonne vertébrale d’un parti socialiste de masse capable de diriger la transformation socialiste de la société."
Photos: actions.socialism.ru
