jeudi 4 décembre 2008

Une grande participation nécessite un plan d’action clair.

En novembre ont commencé les négociations pour un nouvel accord salarial, l’accord interprofessionnel (AIP), pour les ouvriers et les employés du secteur privé. Mais d’autres secteurs ont également des intérêts dans ces négociations, comme les fonctionnaires des services publics et les travailleurs du secteur non-marchand. Le résultat de l'AIP est souvent considéré comme une ligne directrice pour d'autres secteurs. Les prochaines négociations promettent d’être pénibles, car si la base syndicale a clairement fait comprendre qu’elle veut des compensations pour la perte de pouvoir d'achat due à l'inflation élevée, les patrons veulent au contraire s’en prendre à un acquis important de la classe ouvrière : l'indexation automatique des salaires.

Par Bart Vandersteene (Article écrit en septembre, paru dans la revue Marxisme.be)

La crise économique - qui se fait également sentir en Belgique avec les premières annonces de licenciements chez UCB, Picanol, Ralos et Domo - ne rendra pas les négociations plus faciles. Cette crise va emporter avec elle une partie de la capacité de production, ce qui conduira donc à des restructurations et à des fermetures d’entreprises, avec ou sans hauts salaires. Les patrons abusent de cette crise pour imposer le scénario maudit des pertes d’emplois dans les esprits de ceux qui revendiquent des salaires plus élevés pour protéger ainsi leur niveau de vie.

Le gouvernement observe dans la marge, un gouvernement qui après plus d’un an discute toujours de la manière dont on doit discuter d’une réforme d'Etat. La politique néolibérale des gouvernements précédents a conduit à ce que les caisses soient maintenant encore plus vides. Aucun petit cadeau ne peut donc être distribué pour « lubrifier » l’accord entre les syndicats et le patronat afin qu’il passe mieux. Une tournée de lutte de classes à l’ancienne s'annonce. Les patrons ont à leur disposition une direction prête à s’engager inconditionnellement dans la bataille via la Fédération des Entreprises Belges (FEB), l’Union des Classes Moyennes (UCM), l’Union Wallonne des entreprises (UWE) ou leurs pendants flamands (Voka et Unizo). Est-ce également le cas pour la classe ouvrière?

« Pas d'aumône, mais un poisson gras »

C’était là le slogan central de la grève de 24 heures des services publics des villes et communes flamandes le 24 juin de cette année. Environ 10.000 manifestants s’étaient rassemblés à Anvers pour une manifestation bruyante. Les fonctionnaires étaient, et sont toujours, fatigués d’entendre qu’il n’existe aucun moyen pour leur pouvoir d'achat alors que les cadres supérieurs ont obtenu une augmentation de salaire de 7% et que toutes les villes investissent dans toutes sortes de projets de prestige. Durant cette manifestation, les critiques étaient fortes contre le gouvernement. Les militants de la CSC qui formaient la large majorité de la manifestation n'ont pas hésité à prendre durement position contre le CD&V et le cartel flamand. La discussion communautaire au sujet du « poissons gras » pour la Flandre a été à de nombreuses reprises détournée pour exiger d'abord et surtout « un poisson gras pour le personnel », comme cela figurait d’ailleurs sur une banderole. Une autre banderole a référé très clairement à l'hypocrisie des politiciens, des top-managers et des patrons qui s’accordent de confortables compensations tout en reprochant aux travailleurs une hystérie de pouvoir d'achat : « un porc gras ne sait pas ce qu’est la faim », disait-elle.

Les syndicats exigeaient pour le personnel communal et des CPAS pour la période 2008-2009 une augmentation de salaire de 3.5% au dessus de l’index, ainsi qu’une augmentation de la prime de fin d’année pour les 140.000 fonctionnaires flamands. Le résultat de cette grève ne va pas manquer d’avoir un impact sur les négociations pour l'AIP.

La victoire des fonctionnaires de la région flamande - ceux qui dépendent du gouvernement flamand ont été particulièrement actifs- est très importante. Grâce à une véritable campagne d’actions et de manifestations, ils ont obtenu une augmentation de salaire de 2% au dessus de l'indexation automatique. Même si ces 2% sont encore restés en-dessous de la revendication initiale correcte de 5%, cela reste tout de même une victoire importante pour le mouvement ouvrier en démontrant que la lutte paie. Le gouvernement flamand et le ministre Geert Bourgeois, dont le nom a particulièrement été mis à l’honneur dans ce dossier, n’étaient pas prêts à accorder plus que 1%, mais les différentes actions de grève ont mis suffisamment de pression pour que le gouvernement sorte un meilleur plan.

La même chose s’est produite chez les éboueurs de Gand. Après quelques semaines de grèves et de grèves du zèle, les travailleurs ont obtenu une augmentation salariale de 2,5% répartie en 2 années, un 13e mois complet ainsi qu’une augmentation des compensations pour le travail en équipe. De plus, ils ont encore reçu la promesse que si le personnel communal obtenait finalement une augmentation de 3,5%, ils obtiendraient encore 1%.

La conclusion de ces expériences est claire : on peut toujours demander gentiment, mais militer est l'unique manière de parvenir à arracher quelque chose. Après la réussite de la semaine d'action pour plus de pouvoir d'achat du 9 au 12 juin, avec plus de 80.000, il est tout aussi clair que la combativité et la volonté de passer à l’action sont présentes à la base des syndicats. A la fin de l’année, les travailleurs du privé et de quelques services publics, tout comme les fonctionnaires et le personnel communal flamands, ne peuvent arracher des augmentations salariales réelles que par la lutte. Plus personne n’ose encore nier que cela est nécessaire pour protéger le pouvoir d’achat.

Le pouvoir d'achat diminue

L’inflation a grimpé pour la première fois depuis 23 ans au-dessus des 5%, jusqu’à 5,9%. Un nombre record de gens sont en retard de paiement, connaissent des problèmes de crédit ou font appel aux banques alimentaires. Les factures de l'énergie ont augmenté, pour un ménage moyen, de 600 euros en un an de temps. Nous n’avons jamais aussi peu épargné que cette année. L'économie européenne se contracte. Jamais il n’y a eu autant de faillites. Le prix de l'énergie a augmenté d’environ 50% depuis l'année passée et les prix du logement ont doublé ces dernières années, triplé à Bruxelles. Certains produits alimentaires ont augmenté de 25% sur une base annuelle.

Il est certain que la perte de pouvoir d'achat est la première préoccupation des Belges. Selon une étude de Citibank en mai dernier, il est apparu que 88% des ménages ont déjà épargné sur certaines dépenses. Les plus pauvres épargnent sur tout ce qui n’est pas essentiel pour rester en vie tandis que les familles avec un revenu moyen doivent épargner sur ce qui rend la vie plus agréable: les sorties au restaurants, les voyages, les sports, les cadeaux, les vêtements.

Mais dans cette société, tout le monde n'est pas aussi inquiet quant à son avenir. Les patrons et les riches ont pu énormément s’enrichir, entre autres grâce aux réformes néolibérales.

Le pays par excellence où les riches ont pu bénéficier de cette politique, les USA, comprenait 13 milliardaires en 1985. Maintenant, il y en a plus de mille dans le monde. L'ensemble des millionnaires aux USA ont une fortune de 30.000 milliards de dollars, plus que le PIB de la Chine, du Japon, du Brésil, de la Russie et de l'Union Européenne réunis. Ils se sont construit leur propre monde, fait de zones privées et surveillées, d’opulence extravagante, de jets privés, d’écoles d'élite, avec leur propre système de santé et naturellement leur propre système d'impôt qui leur permet de céder de moins en moins à la collectivité.

Dans les années ´50, la part de l'impôt des sociétés dans le revenu national des USA s'élevait à 33%, il ne s’agissait plus en 2003 que de 7,4%. 82 des plus grandes entreprises américaines n’ont payé aucun impôt pendant au moins une des trois premières années de l’administration Bush.

En Belgique, les patrons ont obtenu ces dernières années toutes sortes de baisses de charges, à concurrence de 7 milliards d'euros par an. L'amnistie fiscale a signifié un cadeau de 3 milliards d'euros par an et avec le refus aussi bien du gouvernement arc-en-ciel, du gouvernement violet que de l'actuel de s’en prendre à la fraude fiscale, chaque année, au moins 30 milliards d'euros échappent aux impôts.

Les entreprises sont de moins en moins soumises à l'imposition. Celle-ci s'élève à 34%, mais selon la CNE, la centrale des employés de la CSC, avec l’éventail de remises et de dispenses à la disposition des entreprises, cela revient en pratique à 16%. En 2005, cela s’élevait encore à 23,7%. La CNE a aussi calculé que la moyenne d’imposition s'élève pour les employés à 37%.

Dans un discours au début de cette année, l'homme le plus riche au monde, Warren Buffett, s’est vanté de ne payer que 17,7% d’impôts sur ses revenus alors que sa secrétaire payait 30% d’impôts sur son salaire. Il ne faut pas être marxiste pour comprendre le caractère asocial d’une telle fiscalité. Les réformes néolibérales ont entraîné une énorme concentration de richesses, et tous les partis traditionnels y ont coopéré.

L'index a d'abord été adouci, il est maintenant en danger de mort.

On a déjà essayé de miner l'adaptation automatique des salaires à l'inflation de différentes façons. Selon une étude, commandée par le gouvernement fédéral lui-même, le pouvoir d'achat d’un employé a baissé l'année dernière de 2,6% en moyenne. Le quotidien flamand De Standard, dans son édition du 27 août 2008, a conclu que : « Les salaires réels diminuent parce que l'indexation des salaires est basée sur l'index-santé. Celui-ci ne tient pas compte des prix de l'essence et du gasoil, qui sont devenus bien plus chers l'an dernier. »

L'index-santé, duquel ont été retirés les produits pétroliers, le tabac et l'alcool, a été introduit en 1993 et commence à exercer un effet important sur la perte de pouvoir d'achat. C’est pourquoi le rétablissement de l'index complet est une revendication essentielle et doit faire partie intégrante du mouvement pour le pouvoir d'achat.

Mais la composition du panier de produits de base qui sert de référence pour l'index subit des tentatives d’attaques systématiques du fait des patrons. Le patronat exige que les produits dont la valeur baisse ou est appelée à baisser remplacent d’autres produits ou représentent une plus grande part dans le calcul de l’index. Le logement n’y compte ainsi que pour 7%, alors que son impact réel sur le budget des ménages se situe le plus souvent entre 20 et 30%. L’instauration d’un panier de référence pour l’index composé de produits qui reflètent les besoins réels des ménages est nécessaire pour empêcher une dégradation ultérieure de nos salaires.

Qui est gagnant lors d’une l'inflation ?

Les patrons veulent nous faire croire que l’évolution des prix échappe entièrement à leur contrôle, ils disent que la croissance de leurs bénéfices ne pourrait jamais être la cause de cette inflation. Au contraire, l'inflation élevée est l’argument par excellence pour exiger une modération salariale et donc aussi pour remettre en question l’index. Selon eux, toute augmentation des salaires conduirait à une nouvelle hausse des prix. Ils créent un monde dans lequel leurs bénéfices sont en-dehors de toute discussion et les travailleurs doivent alors chercher quelle solution peut être la meilleure pour eux : soit revendiquer une hausse des salaires et donc obtenir une hausse des prix avec une baisse du pouvoir d'achat en conséquence, soit n’exiger aucune hausse de salaire et avoir des prix moins élevés, mais en subissant toujours une baisse du pouvoir d'achat. Dans ce dilemme, le travailleur est de toute façon perdant, et cela ne l’encourage pas à faire le moindre effort pour de meilleurs salaires. Ce raisonnement part du principe que les bénéfices des patrons ne sont pas remis en cause. Pourtant, les montants de ces bénéfices sont aujourd'hui énormes.

Dans le secteur financier, l'industrie pétrolière ou l'industrie alimentaire, les bénéfices de ces dernières années ont atteint des records, entre autres avec l’augmentation des prix. Nestlé a ainsi réalisé en 2007 le bénéfice de pas moins de 6,59 milliards d’euros. Exxon Mobil a même brisé en 2007 un record mondial avec un bénéfice 40,6 milliards de dollars, plus que son record de 39,5 milliards de dollars l’année précédente. Shell arrive à peine à la moitié avec seulement 18,57 milliards d’euros de bénéfices. Les top-managers de Fortis se sont offert une augmentation de 75% en 2007 ! Paul Votron a ainsi obtenu un salaire de base de 1,3 million d'euros (contre 750.000 euros l’an dernier), sans compter les bonus supplémentaires pour un montant de 2,5 millions d'euros (25% de plus qu'en 2006). Chez Delhaize, le dirigeant a touché 2,6 millions d'euros de salaire annuel (une hausse de 25% par rapport à 2006), moins que les 4,28 millions d'euros de chez Inbev. Peut-être leurs salaires ont-ils aussi participé à la hausse des prix ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec l’inflation, l'argent est sorti de notre poche pour remplir celles des top-managers et des actionnaires.

L'inflation que nous connaissons aujourd'hui est un résultat direct de la politique néolibérale, une politique avec laquelle de l'argent bon marché a pu être emprunté avec des taux d'intérêt historiquement bas. C’est de cette façon que la consommation et donc l'activité économique ont été entretenues. La quantité d'argent grandissante a de moins en moins été investie dans la production et de plus en plus utilisée spéculativement. Au cours de cette période, les grandes sociétés et les spéculateurs ont encaissé des bénéfices phénoménaux. Maintenant que leur château de carte est en train de s’effondrer, ceux qui y survivent veulent continuer à faire de super bénéfices en s’en prenant aux salaires des travailleurs, avec l’épouvantail que l'inflation coûtera de l’emploi. Ceux qui ont trop pariés en jouant au casino pour se retrouver aujourd’hui la tête sous l’eau demandent à la collectivité d’éponger leurs pertes.

Un automne chaud en perspective?

Le regard porté sur les négociations salariales qui arrivent, l’administrateur délégué de la FEB Rudi Thomaes a affirmé que le plus alarmant pour lui était la disparition de la paix sociale, en faisant ainsi référence aux grèves pour plus de pouvoir d'achat du printemps (De Standard, 29 août 2008).

Les grèves dont il est question ont démarré au début de l’année 2008 chez des sous-traitants de Ford Genk, mais elles se sont étendues systématiquement jusqu'à 70 à 80 sociétés, principalement en Flandre. Le slogan au centre de ces actions était une augmentation des salaires de 1 euro par heure. Partout où des actions ont été menées, les travailleurs ont obtenu des augmentations de salaires importantes ou des primes. Les patrons ont crié au meurtre et à l'incendie en accusant les syndicats d’avoir suscité une hystérie de pouvoir d'achat. En fait, la direction des syndicats a tout fait pour stopper ce mouvement dans les plus brefs délais, ce qui n’est naturellement pas facile une fois que des résultats sont obtenus avec l'action syndicale. Cela peut en inspirer d’autres.

Les patrons ont peur aujourd'hui d’une répétition du genre de scénario où la conclusion réussie d’un accord dans une société ou un secteur donne de l'inspiration à la classe ouvrière dans son entièreté. Pour les syndicats, c’est donc un moment à exploiter jusqu’au bout pour construire ce rapport de forces potentiel à leur avantage. Via une lutte générale des ouvriers et des employés du privé, avec les fonctionnaires communaux, on peut lutter ensemble pour une véritable augmentation salariale. Différents représentants politiques ont déjà clairement laissé comprendre de quel côté ils se positionnent dans ce conflit. Dans le magazine Trends/Tendances, le 2 septembre, le Ministre pour l’Entreprise et la Simplification administrative Van Quickenborne (VLD) expliquait qu’il n’y avait selon lui pas d’espace pour une augmentation salariale. « plus de pouvoir d'achat peut se faire par plus de salaires nets, et cela peut se faire via une réduction de taxes. » Il rejoint ici les troupes du patronat, de la FEB, et d’autres organisations patronales qui font comprendre depuis déjà plusieurs mois qu'ils feront tout pour faire dégringoler l’indexation automatique. On a ainsi pu entendre des propositions pour ne plus indexer les salaires bruts, mais uniquement les salaires nets. De cette manière, ce n’est qu’une partie du salaire qui serait indexée, celle que nous recevons directement en main. La partie de notre salaire qui est utilisée pour les services publics, l'enseignement, la sécurité sociale et nos retraites ne serait alors plus indexée.

Il est illusoire pour les patrons de pouvoir supprimer l'indexation automatique des salaires. C’est un symbole beaucoup trop sensible aux yeux de beaucoup de travailleurs, même des moins combatifs et des non-syndiqués. Luc Cortbeeck, le président de la CSC, l’a clairement fait comprendre le 9 septembre dans De Standaard : « Si les employeurs veulent toucher à l’index, Cortebeeck promet que le syndicat 'ripostera durement. »

Dans le domaine politique aussi on sait qu’une solution radicale sur l’index n’est pas encore pour aujourd’hui. Les patrons et les partis recherchent un moyen d’affaiblir cette indexation tout en gardant le symbole intact. Rudi Thomaes demande par exemple s’il ne serait pas possible pour les entreprises d’avoir de nouvelles baisses de charges en échange de la conservation de l’index grâce auxquelles, selon ses termes: « les travailleurs obtiendraient des augmentations nettes qui ne coûteraient rien ou presque aux entreprises. » Ainsi on taillerait encore dans notre salaire brut.

La caisse est vide.

Avec beaucoup de créativité, le budget a été tenu en équilibre plusieurs années. Mais les réformes néolibérales ont signifié beaucoup de cadeaux pour les patrons et les revenus de l'Etat ont diminué. Par peur de la résistance de la population, on n'a pas encore osé couper trop lourdement dans les dépenses. On a donc dû rendre les livres de compte « créatifs », et les ministres « socialistes » flamands Vande Lanotte et Van den Bossche ont eu un rôle crucial dans cette affaire. Des bâtiments de l’Etat ont été vendus pour être loués par la suite. Les milliards d’euros des caisses de retraite ont été utilisés pour payer les factures. Tout le monde sait qu’en vendant la maison dans laquelle on habite et en utilisant son épargne pour payer ses factures, on ne se prépare pas un avenir fort rose. Maintenant, la caisse vide sera utilisée comme argument pour justifier la destruction de la sécurité sociale et des services publics. Mais cela sera aussi plus difficile pour le gouvernement de jouer un rôle dans la concertation. De Standard a titré le 26 août 2008 « Leterme en étau entre le budget et les salaires ». Avec un déficit budgétaire qui peut monter jusqu’à 3,5 ou 4,5 milliards d'euros en 2009, sans tenir compte d'une récession économique, il n’y a que des cacahuètes disponibles pour la concertation sociale.

La mauvaise expérience des accords All-In et saldo.

Plus de 20% des travailleurs tombent en ce moment sous l’une ou l’autre formule. Les 175.000 ouvriers dans le secteur de la construction ont conclu un accord qui prévoyait une hausse salariale maximum de 5% pour la période 2007-20008. Leur formule All-In précise que plus l’inflation est élevée, moins l'augmentation de salaire qu’ils peuvent obtenir est réelle, avec même le danger que si l'inflation passe au dessus des 5%, il n’y a aucune adaptation salariale.

Dans le secteur du métal ont été conclus des accords saldo, dans lesquels les augmentations de salaire sont garanties à hauteur de l'inflation pourvu que cette dernière ne monte pas au delà des 3,9%. Dans des périodes d'inflation relativement faible, ces formules n’ont pas semblé très nuisibles. Mais les patrons ont été plus prévoyants que les syndicats, et s’étaient armés pour faire face à une période d'inflation galopante. Ces expériences sont suffisantes pour refuser définitivement ce genre d'accords.

Qu’est-ce qu’une norme salariale correcte ?

Pour mettre en avant une revendication salariale correcte, nous devons prendre en compte et examiner chaque paramètre qui déterminera la valeur de notre salaire pour les 2 prochaines années : l'inflation, la hausse de la productivité, l’augmentation barémique et l'impact de l’index-santé. Entre 2003 et 2006, la Belgique a connu en moyenne une hausse de productivité par heure de 1,75% par an. Si nous appliquons cette moyenne pour les 2 prochaines années, les travailleurs peuvent revendiquer 3,5% des valeurs qu’ils produisent sur un même temps de travail sous la forme d'une hausse de salaire de 3,5%. L’augmentation barémique vaut en moyenne une augmentation de salaire de 0,5% par an. Nous pouvons encore ajouter la perte de pouvoir d'achat due à l'index-santé, estimée cette année à 2,6%.

Soyons sympa et ne comptons que 4% de pertes pour les deux années à venir. Cette somme, sans encore compter de compensation par l’index-santé, nous amène à une revendication salariale de la l’indexation + 4,5% (3,5% d’augmentation de la productivité + 1% d’augmentation barémique). Avec compensation pour l’index-santé, ce serait une revendication salariale de l’index-santé + 8,5% (4,5% + 4% de perte de pouvoir d’achat due à l’index-santé). Mais si nous attendons une inflation de 4% en moyenne pour les deux années devant nous, ce qui est loin d’être exclu, une augmentation salariale de 12,5% (inflation + productivité + augmentation barémique) est nécessaire pour ne pas perdre de pouvoir d’achat. Mais au vu du fait qu’il existe une incertitude sur l’inflation future, il vaut mieux ne pas mettre de chiffre absolu dans la revendication salariale mais de formuler comme suit : index-santé + 8,5% ou inflation réelle + 4,5%.

La fin de la concertation sociale comme nous la connaissons?

Les négociations en vue de l’Accord Interprofessionnel 2009-2010, dans le contexte dans lequel elles auront lieu, seront les plus difficiles depuis longtemps. Après le choc pétrolier de ‘73-’74, il n’a pas été possible d’arriver à des accords salariaux centraux entre 1975 et 1986. Les syndicats ont face à eux un défi crucial pour les prochains mois. Ce n’est pas seulement de l’avenir de notre système d’indexation dont il est question. La crise fera des victimes et la question est de savoir quelle part de celle-ci les capitalistes pourront faire reporter sur les travailleurs. Cela aussi est en jeu.

Depuis 1997, les négociations salariales ne sont plus entièrement libres. Le gouvernement a voté à ce moment-là une loi pour « préserver la compétitivité » qui est une contrainte, la norme salariale. La norme salariale stipule que les salaires en Belgique ne peuvent pas augmenter plus rapidement que ceux des pays voisins, l’Allemagne, la France et les Pays-Bas. Donc, si les salaires dans les pays voisins augmentent plus lentement que ceux en Belgique, c’est un argument pour limiter la hausse des salaires en Belgique. Et si les salaires des pays voisins dépassent ceux de Belgique, aurions-nous alors, au nom de la norme salariale, une adaptation vers le haut?

L’Organisation de Coopération et de Développement Economique prévoit une augmentation moyenne des coûts salariaux par travailleur de 5,3% pour les deux prochaines années dans les pays voisins. Le Bureau du plan s’attend pour la même période à une hausse de l'index-santé de 4,3%. Du point de vue des patrons et de leur norme salariale, il y a donc l'espace pour une hausse salariale réelle de 1%.

Ces 2 dernières années, la Belgique a dépassé la précédente norme salariale à cause de l'inflation galopante et de l'indexation automatique des salaires qui existe chez nous et pas dans les pays voisins. La norme salariale prévoit aussi que les dépassements doivent être compensés durant la période suivante. Il est assez généralement attendu que le rapport sur les salaires du Conseil Central de l’Economie (CCE) début novembre démontrera que les salaires belges ont augmenté d’environ 7% dans la période 2007-2008, suite à l'inflation élevée et aux indexations connexes, alors que la norme salariale a imposé un maximum de 5 %. Les patrons essayeront peut-être de récupérer cette différence de 2% au cours des prochaines négociations.

Quand l'OCDE prévoit une hausse des salaires de 5,3% pour les pays voisins et qu’il y a encore 2% à compenser pour la période précédente, les patrons vont peut-être démarrer les négociations en revendiquant un accord de 3,3%. Ceci ne sera naturellement jamais accepté avec la probabilité d’une très grande inflation en 2009, qui se trouvera déjà au-dessus de ces 3,3%. Mais de cette façon la conservation de l'index sera présentée comme un cadeau important des patrons pour lequel ils exigeront quelque chose en retour.

La norme salariale, introduite par un gouvernement rouge-romain, est utilisée pour instaurer une spirale salariale descendante. De ce fait, chaque recul pour la classe ouvrière dans un pays voisin est utilisé contre tous les travailleurs belges. Les patrons et les politiciens essaient parfois de mettre en avant l'idée que les travailleurs des pays voisins sont des concurrents contre lesquels nous devons nous battre pour préserver l'emploi. Dans les faits, ce sont des alliés pour qui un recul signifie un recul pour nous et pour qui une victoire signifie une victoire pour nous aussi. Il n’existe aucune argumentation plus forte quant à la nécessité d’un syndicalisme international qui pousse également des revendications internationales comme un salaire minimum européen, une sécurité sociale qui combine le meilleur des différents systèmes existants,… Ce serait pour la classe ouvrière une spirale ascendante.

Soit nous allons vers un accord dans lequel chaque camp obtient quelque chose comme cela a été tenté dans la période précédente : la conservation de l'index mais avec des concessions du côté des travailleurs. Cela ne semble toutefois pas la tâche la plus simple au vu du contexte. Soit nous allons vers un échec de la concertation salariale nationale. Luc Cortebeeck avertit les patrons, pas les travailleurs, contre un tel échec quand il affirme que « dans le cas d'un échec, de fortes revendications salariales pourraient venir dans une série de secteurs « rentable ».

Les patrons ne sont pas ceux qui ont le plus à craindre d’un échec de la concertation salariale nationale, même si certains secteurs pourraient alors chercher l’espace pour exiger plus durement la satisfaction de leurs revendications et servir ainsi d'exemple pour d’autres secteurs. Mais la conséquence de l’échec d’un accord central signifierait aussi que les secteurs devraient négocier séparément et donc luter également séparément. Cela signifie que les secteurs les plus faibles sur le plan syndical ne pourraient pas compter sur la solidarité des secteurs les plus forts. Mais cela ouvrirait surtout la porte à un développement dangereux qui pourrait nous conduire à une régionalisation de la concertation sociale, ce qui est depuis longtemps un rêve chéri pour les patrons et les politiciens traditionnels.

De quelle direction ont besoin les syndicats ?

Dans la lutte pour nos salaires, il est clair une fois de plus que les syndicats tels qu’ils existent aujourd’hui avec leur direction actuelle, font insuffisamment usage de la force de la classe ouvrière pour pouvoir livrer combat. Lors du précédent Accord Interprofessionnel (2007-2008), à la suite duquel une norme salariale de 5% avait été fixée, les discussions et les votes ont été limités en grande partie aux organes directeurs et il y a eu peu de participation de la base syndicale. Là où la base a pu voter, l’AIP a été rejeté massivement, comme à la centrale des employés de la FTGB, le Setca, à la centrale francophone des métallos CMB ou à la Centrale Générale à Anvers et à Gand. A la CSC, l'opposition la plus forte a été entendue à la Centrale des employés, la CNE. Finalement, la FTGB avait voté pour à 55%. En 2004, elle avait obtenu seulement 49% des voix et l’AIP, sans approbation de la FTGB, a été imposé par le gouvernement.

La direction syndicale actuelle, pieds et poings liés aux partis traditionnels sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, marche dans la logique de la « paix sociale ». Mais cette direction a naturellement une position qui dépend de la base et pour cette raison elle est aussi de temps en temps l'expression de ce que veut la base. Cela signifie que nous pouvons nous attendre à des manifestations et à des actions pour les mois prochains. Que cela passe par une stratégie et un plan d’action qui nous conduise à la victoire est incertain. Car ces derniers temps, l'objectif est de plus en plus de se contenter de lâcher de la pression; là est la véritable raison pour laquelle les manifestations ont été organisées d'en haut, ou parfois même désorganisées.

On ne peut rien faire contre la force collective du mouvement ouvrier quand celui-ci est disposé à jouer consciemment son propre rôle sous une direction qui met la priorité sur les intérêts de sa classe, et pas sur ceux de ses amis politiques. Pour que la classe ouvrière puisse pleinement engager le combat, les liens étouffants avec les partis politiques qui se trouvent de l'autre côté des barricades doivent être rompus. Elle doit leur tourner le dos pour être libre de pouvoir lutter. Sur cette base, elle arrivera à la conclusion qu’elle mènera mieux la lutte avec son propre instrument politique, un parti des travailleurs à qui elle peut réclamer des comptes.


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