Quand le tissu social se désintègre…
Alors qu’il n’y a pas si longtemps, la société a été frappée d’effroi par les actes ignobles des tueurs en série Dutroux et Fourniret, nous semblons aujourd’hui être confrontés à une vague de «violence irrationnelle». Un ado se fait tuer pour son MP3 ou une cigarette, des conducteurs de bus ou accompagnateurs de train sont agressés, des bébés sont massacrés,… Des drames familiaux se déroulent tous les jours : une mère assassine ses cinq enfants, un handicapé mental de 17 ans est torturé et finalement affamé par son beau-père et sa mère, des ex-épouses sont abatues par leurs ex-époux,… Sans parler des viols collectifs de très jeunes filles par des garçons tout aussi jeunes (on estime qu’il y a au moins un viol par semaine dans nos écoles),… Que se passe-t-il ?
Pour certains, la réponse est simple: ces fléaux sont des punitions divines. Toutes les religions se raidissent et se radicalisent aujourd’hui tandis que les politiciens qui prétendent défendre des «valeurs traditionnelles» rencontrent un certain succès. Mais, de toute évidence, ni les prêches du pape, ni l’application de la peine de mort ni le renforcement de mesures de surveillance et de contrôle de la population de plus en plus sophistiquées n’ont fait reculer ces comportements ultra-violents et déviants.
La montée de ces comportements chez nous est en réalité inséparable de la montée de la barbarie dans le monde : les camps de Guantanamo et d’Abu Ghraib, les centaines de milliers de victimes civiles en Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie, au Congo ou ailleurs qui sont cyniquement décrites par les puissances belligérantes comme des «dommages collatéraux».
Chacun reflète dans son être, ses actes et ses pensées les conditions dans lesquelles il vit. A différentes périodes de l’histoire, lorsque des systèmes ont commencé à se désagréger à cause de l’incapacité des classes et élites dirigeantes à encore développer la société, il y a eu des périodes de décadence, de dégradation, de désintégration, de violence extrêmement brutale,… Aujourd’hui, le capitalisme est un système qui se désagrège et cela à tous niveaux.
Des sociétés qui se “déshumanisent”
Quelles solutions?
D’énormes investissements dans les soins de santé et dans les services publics utiles à créer et soutenir un tissu social, voilà ce qu’il faut absolument pour faire barrage à un futur développement des frustrations sociales qui sont à la base des explosions individuelles. Mais même si les gouvernements capitalistes voulaient faire cet effort, et donc s’en prendre aux profits des capitalistes, ce ne serait pas assez. Car quelle perspective ce système offre-t-il aux gens ?
Oui, la crise va à un certain moment à nouveau devenir croissance, mais il ne faut pas oublier que pour sortir de la profonde dépression des années ’30, il a fallu une guerre mondiale - une destruction massive des moyens de production en d’autres termes - pour offrir un nouveau souffle à l’économie. Sur base capitaliste, la crise ne se résoudra que si la classe des travailleurs accepte un appauvrissement collectif. La situation devra donc encore être bien pire avant de pouvoir éventuellement s’améliorer.
Dans chaque société basée sur des classes sociales (comme le capitalisme), la richesse de la classe dirigeante n’est possible que sur base de l’exploitation de la classe opprimée. Une telle société est fondée sur l’inégalité et l’injustice, ce qui affecte tous les aspects de la société. Pourquoi ne pas voler si la société perd des dizaines milliards d’euros chaque année avec la fraude fiscale impunie des super-riches ou dans des combines en Bourse ? Les grands voleurs créent les petits voleurs, les grands assassins créent les petits.
La protection de la société contre des individus incapables de contrôler leur agressivité sera probablement toujours nécessaire. Mais dans une société véritablement organisée collectivement, avec l’implication de chacun, et dans laquelle la satisfaction des besoins de la majorité serait prioritaire, il y aurait beaucoup moins de personnes qui se retrouveraient dans une situation d’isolement et d’abandon tellement insupportable que leur impuissance se transforme en agressions contre eux-mêmes et contre les autres.
Les intérêts de la classe dirigeante actuelle sont en contradiction totale avec les besoins de la population au sens large. La classe des travailleurs - et avec elle toutes les couches opprimées - va devoir s’organiser et lutter pour obtenir la gestion des fruits de la richesse sociale. Le socialisme démocratique ne résoudra pas tous les problèmes en une fois, mais il pourra créer les conditions pour le développement d’une nouvelle société, intégralement basée sur la démocratie, la solidarité et la coopération.
Ce qui arrive quand le tissu social se désintègre totalement est illustré par les pays où la classe dirigeante n’est même plus capable de satisfaire les besoins de base de la population. Le Congo (où le viol et le meurtre de masse sont devenus des faits «normaux» depuis déjà plus de 10 ans) ou encore le Zimbabwe (confronté aujourd’hui à un taux de chômage de 90%, à une inflation gigantesque et à une épidémie de choléra) offrent des exemples de ce qui peut se passer quand chaque individu est vraiment laissé seul face à lui-même pour sa survie. Les capitalistes refusent d’admettre leur responsabilité dans cette situation, refusent d’admettre que le pillage colonial et néocolonial a empêché la richesse produite d’être investie dans ces pays pour le développement d’une infrastructure et de services publics modernes.
En Palestine, au Sri Lanka, en Tchétchénie,… l’oppression est si brutale qu’aucun effort n’est négligé pour masquer la situation - les journalistes ou l’aide humanitaire sont interdits sur place ou sont «encadrés» par les troupes d’occupation. De temps en temps, la «communauté internationale» (lire : les grandes puissances impérialistes) semble s’indigner des victimes, sans toutefois que quelque chose soit réellement tenté pour mettre un terme à la violence. Car pour cela, la société devrait pouvoir offrir à toute la population la possibilité de mener une existence digne, ce qui entre en contradiction avec les intérêts des grandes puissances, des multinationales et des classes dirigeantes locales.
Partout l’insécurité et le désespoir grimpent
Dans les pays développés, surtout occidentaux, nous assistons à l’émergence d’un modèle de société plus brutal dans lequel domine le repli sur soi. Le filet de sécurité sociale conquis par le mouvement ouvrier existe toujours bien, mais il ne fait qu’éviter une chute comparable à celle connue dans les régions mentionnées plus haut. Ce tissu social a extrêmement souffert des attaques néolibérales. L’insécurité augmente à mesure que de plus en plus de gens se retrouvent sans un emploi stable avec un salaire convenable. Tous les jours, un peu plus de gens tombent à l’eau et, avec le démantèlement des services publics, les instruments qui aidaient à les garder à bord deviennent de moins en moins efficaces.
Quand des crimes horribles sont commis, les médias ont tendance à se focaliser uniquement sur le criminel. Celui-ci est psychotique, un autre est schizophrène, un autre encore n’a rien connu d’autre dans son enfance que la violence et l’indifférence. Bien évidemment, ces éléments sont importants, ce sont toujours les maillons les plus faibles qui se brisent sous la pression croissante d’un modèle de société qui se désintègre sans qu’existe l’espoir d’instaurer un nouveau modèle apte à faire progresser la société.
Pourquoi des jeunes comme Kim De Gelder ne sont-ils pas aidés avant de commettre l’irréparable? Pourquoi l’école n’a-t-elle rien décelé, pourquoi ses parents et lui-même ont-ils été laissés à leur sort après qu’un problème psychologique ait été révélé? N’est-ce pas parce que les politiciens ne trouvent pas prioritaire d’investir suffisamment de moyens dans les soins de santé mentaux ainsi que dans de petites classes où les enseignants peuvent encore voir si quelque chose ne va pas avec un élève?
Ces moyens étaient là et ils existent toujours. Mais on ils disparaissent systématiquement dans les poches sans fonds d’une minorité de possédants. Depuis 1974, le capitalisme est entré dans une phase dans laquelle la croissance économique, quand elle est là, est une croissance «sans emplois». La croissance des profits n’a pu être réalisée que sur base de la compression des salaires et des allocations sociales et de l’explosion de l’emploi précaire. Et comme il fallait maintenir à tout prix la consommation, les gens ont été poussés à acheter toujours plus à crédit, ce qui a conduit à la construction d’une énorme montagne de dettes – et à la fabrication d’un stress énorme parmi la population.
Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une crise très profonde et très probablement de longue durée. Les perspectives deviennent plus sombres encore pour un nombre gradissant de personnes. La génération actuelle vivra moins bien que la précédente. Les frustrations et le sentiment d’impuissance sont exacerbés et la crise va encore en amplifier l’ampleur.
