dimanche 3 janvier 2010

Revue de l’année (4) - Les partis traditionnels perdent le nord - le retour des crocodiles

L'instabilité politique qui avait caractérisé 2008 n'a pas disparu et de nombreux partis politiques ont connus des remous internes. Quant à Van Rompuy, sa tactique d’aborder les problèmes en n’en parlant pas l’a conduit à la présidence de l’Union Européenne. On a donc vu le retour d’Yves Leterme, assisté de Jean Luc Dehaene. Ailleurs encore, les crocodiles ont bien fait savoir qu’ils sont toujours là.

2009: une année presque complète avec le même Premier ministre…

Après les élections de juin 2007, notre pays a connu fort peu de stabilité politique, mais beaucoup de surréalisme. La «bonne gouvernance» a été à peu près impossible. Van Rompuy était arrivé en tant que nouveau Premier ministre pour apporter une certaine stabilité, surtout en évitant les sujets qui fâchent. Mais il n’a tenu qu’une année à peine avant d’être couronné président européen.

L'instabilité politique a été considérée comme quelque chose de nouveau, mais en périodes de crise, quand la classe dirigeante doit trouver de nouvelles formules pour maintenir son pouvoir, les gouvernements en Belgique ont tendance à tomber rapidement. Dans les années ’30, il y a eu 10 gouvernements en 10 ans, dont un ne s’est maintenu que six jours! A la fin des années ’70, le changement de politique socio-économique qui était nécessaire du point de vue de la bourgeoisie – et le manque d’unité sur cette question entre les partis politiques et même au sein de ceux-ci – a mené à une énorme instabilité avec 8 gouvernements entre juin ’77 et décembre ’81.

Le CD&V défend en premier lieu les intérêts de la classe dirigeante, et a cassé son cartel avec la NVA et fait revenir de vieux «crocodiles» sur le devant de la scène pour cette raison. Van Rompuy est d’abord arrivé, ensuite Martens et Dehaene. Ce dernier doit accompagner la deuxième tentative de Leterme en tant que Premier ministre. Leterme a dû rester un an de côté, officiellement en raison de la crise bancaire. Pendant un moment, le gouvernement a essayé de camoufler son échec retentissant sur le plan communautaire avec la « réussite » de sa gestion de la crise bancaire. Mais cette « réussite » s’est vite révélée construite sur du sable. Fortis a été achetée avec l’intention de la revendre aussi vite que possible, même si cette vente était surtout avantageuse pour BNP-Paribas.

La commission Fortis s’est ensuite penchée sur les contacts qui auraient eu lieu entre le gouvernement et la justice dans le cadre du procès autour de Fortis et qui constitueraient une violation de la séparation entre pouvoirs exécutif et judiciaire. Comme si l’appareil judiciaire - où les nominations politiques sont monnaie courante – était hermétiquement séparé des autres appareils de l’Etat. Si la querelle entre les cabinettards, les juges et les membres du ministère public a mis quelque chose en lumière, c’est bien que tous ces gens forment un petit monde où « tout le monde se connaît ».

Les contacts entre les représentants CD&V des cabinets de Vandeurzen et Leterme et les milieux judiciaires avaient déjà été établis avant. La commission Fortis a permis de rendre publics les contacts entre les cabinets Reynders et ces mêmes milieux : il y en a eu plus de 70 ! Ces contacts n’ont apparemment pas suffi pour mettre au pas la justice et la forcer à avaliser la vente de Fortis. Pourquoi Fortis n'a-t-elle pas été mise dans les mains de la collectivité (sous le contrôle de représentants de la collectivité) afin de défendre en premier lieu les intérêts des petits épargnants et du personnel?

La désignation de Van Rompuy comme président européen a permis à Leterme de revenir, c’était l’unique option du CD&V, mais la présidence européenne de Van Rompuy a aussi été une opération de renforcement du CD&V.

Fissures dans l'establishment - une société en crise

2009 a aussi été une année de présidences instables dans les partis, très certainement au MR, où Didier Reynders a dû essayer une grande fronde interne. De son côté, le CDH a connu un vaudeville sans surprise pour sa présidence, et en Flandre la présidente du SPA Caroline Gennez a été plusieurs fois contestée tandis que le VLD a connu des élections qui ont placé à la tête du parti la personne avec le nom de famille correct (le fils De Croo). Chez les verts, la nouvelle co-présidente d’ECOLO Sarah Turine n’a pas mis longtemps à faire des déclarations fracassantes au sujet du scandale de la station d’épuration Nord de Bruxelles qui ont entraîné des réactions indignée, notamment de la part du ‘partenaire’ Groen. Groen a fusionné avec les sociaux-libéraux du SLP, et a connu avant une élection à la présidence du parti particulièrement palpitante… avec un seul candidat! Bart De Wever cherche aussi un successeur depuis un bon moment, sans trouver personne pour le remplacer à la tête de la NVA.

Cette année a aussi connu une nouvelle crise dans le système judiciaire. La corruption touche visiblement les cercles judiciaires les plus élevés. Cette affaire a surtout clarifié que le sommet des entreprises, de la politique, de la Justice et de la police constituent un petit monde où tout le monde se connaît. Ce n'est pas un constat neuf, mais il est frappant les confrontations aient cette-fois débordé leur cercle pour finir sur la scène publique. La manière dont le tribunal fonctionne comme homme de main du grand patronat est encore apparue de façon très visible en décembre avec la prononciation de l'affaire de la KBLux. Des enquêtes de fraude comme à la KBLux ou chez Beaulieu traînent pendant plusieurs années et sont systématiquement sabotées. Ces deux affaires concernent pourtant 400 millions d'euros chacune!

Le référendum à Anvers au sujet du Lange Wapper a encore illustré à quel point est néfaste le lien entre les politiciens traditionnels et leurs amis du privé. Nous avons-nous aussi mené campagne pour le NON à ce projet dangereux en mettant en avant qu’au lieu de continuer à construire des autoroutes en ville, il faut développer un plan de mobilité basé sur le transport public. En investissant massivement dans des transports en commun de qualité et gratuits et en développant des mesures pour favoriser le transport fluvial et ferroviaire en containers, on pourrait offrir une solution à l’arrêt cardiaque qui menace les rues anversoises et s’attaquer plus efficacement aux problèmes d’environnement et de santé.

La confiance éprouvée envers les politiciens, la justice, les chefs d'entreprise, les banquiers,… diminue chaque jour. Pendant ce temps disparaît aussi le tissu social. Nous semblons aujourd’hui être confrontés à une vague de «violence irrationnelle». Un ado se fait tuer pour son MP3 ou une cigarette, des conducteurs de bus ou accompagnateurs de train sont agressés, des bébés sont massacrés,… Des drames familiaux se déroulent tous les jours : une mère assassine ses cinq enfants, un handicapé mental de 17 ans est torturé et finalement affamé par son beau-père et sa mère, des ex-épouses sont abattues par leurs ex-époux,… Sans parler des viols collectifs de très jeunes filles par des garçons tout aussi jeunes (on estime qu’il y a au moins un viol par semaine dans nos écoles),… L'aliénation augmente et la société se «déshumanise».

Encore une donnée frappante de 2009: la crise touche non seulement les pauvres, les chômeurs, les travailleurs, les retraités,… mais aussi les agriculteurs. Le secteur agricole est confronté à la pauvreté due à la surproduction. La logique du capitalisme est parfois non seulement illogique, mais aussi terriblement cynique.

Les élections de juin

Les élections européennes et régionales de juin n'ont pas apporté de changements fondamentaux. Ces élections ont été caractérisées par une recherche de stabilité et par la peur d’un bain de sang social. Le PS et le CD&V ont remporté les élections. Le MR n’a pas réussi à devenir le premier parti francophone, ce qui a conduit à une grande crise interne.

Les partis traditionnels dépensent des dizaines de millions d'euros pour leurs imprimés électoraux avec des slogans creux ou de vagues promesses, bien peu souvent réalisées par ailleurs. Des agences de publicité sont engagées pour trouver de bons jeux de mots et créer une certaine image. Les idées et le programme sont devenus des accessoires, des gadgets. C’est normal, tous les partis traditionnels défendent la même politique néolibérale, à quelques très petites nuances près. Malgré la faillite éclatante du libéralisme et du marché "libre", tous les partis classiques restent accrochés à leur propre variante du libéralisme, du marché "libre", pour le défendre ouvertement, réclamer une légère correction - ou une correction verte – ou encore mettre en avant une adaptation raciste.

Le débat est bien plus présent dans la société, beaucoup plus que ce que l’on peut soupçonner en regardant la campagne électorale passée. Les discussions officielles autour de ces élections ne sont pas représentatives de ce qui vit aujourd'hui parmi la population. Les guéguèrres de partis et les noms d’oiseaux servent surtout à cacher le fait que les partis traditionnels n’ont pas du tout de solutions pour cette crise.

Du côté francophone

A la différence de Groen, en Belgique francophone, Ecolo a réussi à faire une très grande percée. Cela a constitué le phénomène le plus important de ces élections, avec le fait que la lourde punition annoncée du PS n’a pas eu lieu, surtout en Wallonie. Mais pour pouvoir estimer correctement le nouveau phénomène - la percée d’Ecolo - il faut premièrement analyser le «vieux» - la puissance durable du PS wallon. Les différences régionales pour les deux phénomènes sont d’importance.

La grande percée d’Ecolo ne peut, selon nous, pas être vue comme un «virage à gauche». Ecolo est, en effet, dans son programme et sa rhétorique clairement moins «à gauche» que le PS, certainement en ce qui concerne les thèmes sociaux-économiques classiques. Ecolo profite partiellement de l’acceptation grandissante que quelque chose doit être fait face à la crise environnementale, y compris parmi les cercles gouvernementaux et dans toute sorte d’institutions internationales. Cela rend le message des verts moins utopique et plus crédible. Mais Ecolo n'a pu faire ce score que parce qu’il a pu se profiler comme la seule «alternative sociale et pas de droite» au PS. Les différences régionales sont importantes aussi dans ce processus : les résultats d’Ecolo étaient les plus forts dans le «nouvel axe économique» Bruxelles-Namur-Luxembourg, régions dans lesquelles un tas de nouveaux emplois ont été créés essentiellement dans des entreprises de haute technologie. La population y est moyenne bien plus aisée que dans les bastions du PS, souvent de vieux bassins industriels. Ecolo a par la suite bien clarifié sa politique avec le vote sur le budget régional de Bruxelles.

Concurrence à droite

La concurrence augmente à droite, en Flandre. Le Vlaams Belang doit tenir compte de la NVA et de la LDD. Les antifascistes ne doivent pas compter sur les populistes de droite pour arrêter le VB. Nous ne pouvons également pas avoir d’illusions sur le déclin électoral et les disputes internes au VB. Aussi longtemps que le terrain sur lequel le VB s’est développé existe, l’extrême-droite continuera à être un danger. Cela a été suffisamment illustré en Autriche ces dernières années.

Le développement de formations populistes n'est pas un phénomène nouveau en soi. Au milieu des années ‘80 déjà, des partis se sont servis du populisme, souvent avec un caractère néofasciste. Ils se basent sur le mécontentement social grandissant face à la baisse du niveau de vie et de la dégradation des salaires et des conditions de travail imposées sans cesse, y compris en période de croissance économique.

Wat met radicaal-links?

Nous avons besoin d’une offensive à gauche. Nous traversons la plus terrible crise économique depuis les années ‘30. Le prestige du capitalisme en a déjà pris un coup et les certitudes néolibérales chancellent. La gauche devrait être fortement à l’offensive et la droite se trouver dans les cordes. Dans plusieurs pays autour de nous, des formations de gauche ont d’ailleurs commencé à percer. Aux précédentes élections, la FTGB flamande a appelé à voter pour le SP.a tandis qu’en Wallonie et à Bruxelles, le danger de voir le MR libéral devenir le premier parti a été utilisé par la direction de la FGTB pour favoriser un vote pour le PS.

Ce type d’unité “tous derrière le PS” (même si, pour beaucoup, c’est plus au nom du «moindre mal» que de l’appui enthousiaste) – est une impasse pour la gauche. Au pouvoir, le PS a été le complice – et parfois même le moteur – de l’affaiblissement des services publics et des privatisations, des intérêts notionnels et des cadeaux fiscaux en tous genres au patronat, des manipulations de l’index et de la baisse du pouvoir d’achat, et aujourd’hui du sauvetage des banquiers et de l’impuissance face aux fermetures et aux licenciements. Et le PS et le SP.a ont joué de toute leur influence et de tout leur poids pour bloquer les luttes syndicales contre le Plan Global en 1993 et contre le Pacte des Générations en 2005.

Le PSL est partisan de l'unité à gauche, mais pour s'opposer à la politique néo-libérale. Lors des dernières élections, nous avons fais des tentatives en ce sens. Du côté francophone, nous avons constitué un cartel avec la LCR pour les élections européennes et à Bruxelles il y a eu une liste unitaire pour les élections régionales. Nous avons aussi fait des propositions au PTB et à SPa-Rood, sans recevoir de réponse.

Nous avons un besoin urgent de débat idéologique. Pour l’emporter dans cette lutte, la gauche a besoin d’une idéologie et d’un programme socialistes capables de répondre aux besoins concrets de la population tout en expliquant pourquoi le socialisme a échoué au 20ème siècle.

Quelle politique attendre?

Ces prochaines années, les gouvernements devront procéder à des assainissements, mais ils veulent encore provisoirement opérer des « économies modérées». Mais il faudra l’équivalent d’un Plan de Val Duchesse (1986), et ensuite, les quatre années suivantes, il faudra économiser un peu plus qu’avec le Plan Global (1993). Val Duchesse, c’était entre autres l’augmentation de l’âge pour accéder à une pension complète jusqu’à 65 ans pour tous ou encore des coupes brutales dans les services publics. De son côté, le Plan Global, c’était entre autres l’index-santé et la norme salariale. Que du plaisir….

Fons Verplaetse, l’ancien grand patron de la banque nationale, a encore récemment expliqué: «Il faut être clair et ne pas se faire d'illusions: les efforts d'assainissement seront portés par les familles. Le gouvernement demandera aussi une contribution aux banques et aux producteurs d'électricité, on ne doit pas avoir de doute, cet effort se répercutera sur les familles. La conséquence, c’est que les ménages payeront d'une manière ou l’autre pour cette crise.»