[INTERVIEW] La libéralisation de l’énergie nuit à notre sécurité autant qu’à notre portefeuille
Lutte Socialiste a interviewé Jean Marc Pirotton, vice-président fédéral de Gazelco et délégué FGTB-Gazelco à la centrale nucléaire de Tihange. Dans le texte qui suit, il précise ce qu’a signifié la libéralisation du secteur de l’énergie pour les travailleurs, pour la sécurité et pour les prix de l’énergie. Pour toutes les raisons dénoncées ci-dessous, Gazelco défend la nationalisation du secteur de l’énergie.
Gazelco
C’est le syndicat des gaziers et des électriciens. Il dépend de la CGSP, la Centrale générale des services publics de la FGTB, ce qui est curieux pour un secteur qui dépend du privé. C’est que, dès sa création en 1946, Gazelco a milité pour la nationalisation du secteur de l’énergie - et donc du nucléaire à partir des années ’60 - et a toujours revendiqué sa place à la CGSP. Gazelco s’inscrit aussi ‘‘évidemment et entièrement dans une politique d’économie d’énergie ainsi que dans le développement des énergies renouvelables.’’ Entre autres revendications particulièrement mises en avant se trouve encore la semaine des 35 heures de travail, avec embauches compensatoires et sans perte de salaire. Aujourd’hui, Gazelco, c’est aussi un exemple de syndicat qui fonctionne en parfaite entente entre francophones et néerlandophones, avec des réunions de Bureau Exécutif et de Comité National bilingues.
Dans de précédents numéros de Lutte Socialiste ou sur ce site, suite au drame de Fukushima, nous avons abordé la question du nucléaire sous différents aspects, dont tous ne sont pas repris ici. Nous vous invitons bien entendu à consulter les différents articles où à commander nos précédents numéros à la rédaction.
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Quand il arrive pour notre discussion, Jean Marc revient tout juste d’une Assemblée Générale des travailleurs de Tihange qui s’est tenue sur la Nationale 90. Cette action se plaçait dans le cadre des négociations sectorielles pour l’Accord Interprofessionnel et visait à dénoncer dans les médias le mauvais climat qui règne actuellement avec la direction. Il nous explique: ‘‘Dans un secteur où le patronat réalise d’aussi plantureux bénéfices grâce à ses travailleurs, il est logique qu’une partie leur revienne. Pour nous, la norme de 0,3% comprise dans l’AIP pour 2012, c’est beaucoup trop faible, surtout au vu des bénéfices engendrés. Il n’est pas logique que ce soient les actionnaires qui bénéficient de la plus grosse partie, comme c’est le cas depuis des années.’’
‘‘Tout le problème, c’est qu’il est maintenant difficile de savoir ce que réalise effectivement Electrabel en termes de profits. Depuis qu’Electrabel fait partie de GDF-Suez, elle n’est plus cotée en Bourse et ne diffuse plus qu’un bilan avec des informations très réduites. Ce manque de transparence pose également des problèmes au niveau des prix. Sous prétexte d’une information confidentielle liée à la concurrence, Electrabel ne communique pas le prix de revient de l’électricité produite par ses sept réacteurs nucléaires. Mais l’on sait qu’il est très bas, bien plus bas que son prix de vente.’’
Lutte Socialiste: Tu viens de parler de l’intégration d’Electrabel à GDF-Suez, tu peux nous parler de ça et de la libéralisation du secteur de l’énergie ?
Jean Marc Pirotton : ‘‘Pour se préparer à la libéralisation, Electrabel a commencé à prévoir des plans de restructuration depuis la fin des années ‘90, avec un recours accru à la sous-traitance et des économies d’échelles. Tout cela s’est encore accentué quand Suez (qui n’était pas encore GDF-Suez) est entré dans l’actionnariat d’Electrabel. Là, on a vraiment senti une accélération des économies d’échelle dans les services administratifs, de maintenance, mais aussi dans l’exploitation elle-même. A partir de 2001-2002, il y a eu un grand plan de restructuration où l’on nous a dit qu’il fallait réduire les coûts de l’ordre de 30% ! Je me souviens très bien qu’à l’époque la direction avait déclaré ‘‘On a roulé en Rolls Royce pendant des années, on peut rouler en Volkswagen.’’
‘‘Concrètement, dans la maintenance par exemple, on a vu arriver de plus en plus de sous-traitants, avec un entretien de qualité moindre. Nous sommes passés d’une maintenance préventive (où l’on change une pièce après un certain temps) à une maintenance curative (où l’on change une pièce quand elle est cassée). Cette politique a eu des impacts à court terme, mais à long terme également, avec notamment une disponibilité plus faible des réacteurs nucléaires (1).
‘‘Depuis 2003, moment où s’est opérée la libéralisation du marché de l’énergie, les prix se sont envolés. Pourtant, Electrabel avait promis de faire baisser ses prix dès que les centrales nucléaires seraient amorties (en 20 ans au lieu des 40 prévus initialement). Promesse non tenue.’’
LS : Que représente aujourd’hui la sous-traitance à Tihange?
JMP : ‘‘Actuellement, il y a sur le site de Tihange 900 statutaires, soit 750 employés barémisés et 150 cadres, et 600 sous-traitants en permanence. Avant cette politique d’économie, il y en avait peut-être une centaine. Mais c’est intéressant pour la direction, car les conditions salariales et sociales sont inférieures de 30 à 40% aux emplois statutaires qu’ils remplacent. Avant, la sous-traitance concernait essentiellement des tâches externes (jardinage, nettoyage,...) mais on a maintenant des sous-traitants pour la gestion des magasins, pour la maintenance mécanique et électronique,... Ici, on parle du fonctionnement normal mais, en période d’arrêt de tranche, quand il faut remplacer le combustible, il y a environ 1000 sous-traitants supplémentaires.’’
LS : Comment les choses se sont-elles passées pour les statutaires ?
JMP : ‘‘Parallèlement à toutes ces économies, la direction a dénoncé les anciens statuts et les anciennes conditions de travail. L’objectif était bien entendu d’appliquer de nouveaux statuts. Nous avons résisté mais, à partir du 1er janvier 2002, un nouveau statut est arrivé, avec des conditions salariales et sociales inférieures de 35%. Aujourd’hui, environ la moitié des statutaires qui restent à Tihange sont engagés sous ces conditions.
‘‘Dès 2000, Gazelco a mobilisé pour des non-prestations d’heures supplémentaires, des grèves,... sans succès hélas. Les actions s’étaient étalées sur 3 ans, sur tous les sites, mais principalement en Wallonie. La situation dans l’énergie est un peu complexe. Pour la FGTB, il y a uniquement Gazelco mais, pour la CSC, il y a la CNE (la Centrale des employés du syndicat chrétien) et la CSC-énergie. La CNE a toujours mené des actions aux côtés de Gazelco, ce qui n’a pas été le cas de la CSC-énergie, majoritaire en Flandre. Mais dire qu’il y a un manque de combativité en Flandre est faux, nous le voyons notamment fort bien chez nous, dans les réunions de l’exécutif ou du comité national de Gazelco, qui sont des réunions bilingues.’’
LS : Que penses-tu des risques liés au nucléaire en Belgique, notamment dénoncés par le chimiste Alain de Haleux ?
JMP : ‘‘Je ne vais pas me prononcer sur l’infrastructure, mais il est certain qu’il faut dénoncer l’organisation du travail mise en place au début des années 2000. Par exemple, avant, il y avait un agent de sécurité de la radioprotection qui travaillait à chaque pause, dans chaque tranche (Tihange I, Tihange II et Tihange III). Pour des raisons d’économies, on a réduit cela à un seul agent pour les trois tranches. Immanquablement, cela va entraîner des problèmes de sécurité. Même avec un incident minime, pour peu qu’il s’en produise sur deux tranches, il y a problème. L’agent ne saura pas se dédoubler…
‘‘C’est encore cette logique basée sur les bénéfices qui a été à l’œuvre à Fukushima. Le gros problème, c’est que l’opérateur, Tepco, n’a pas directement refroidi le réacteur avec de l’eau de mer, car cela entraine la perte de l’outil. Les 48 premières heures étaient cruciales, mais la peur des coûts consécutifs à la perte de l’outil a dominé. Il faut dire que Tepco n’est pas un modèle de transparence et a déjà, à de nombreuses reprises, falsifié des rapports de sécurité avant la catastrophe…
‘‘Tout ce que je dis ici, évidemment, cela entraîne des questions plus globales. La logique de profit, les libéralisations, l’arrivée du privé partout, cela concerne toute la société. On a notamment vu ça aussi dans le dernier film de Ken Loach, qui aborde les mercenaires et les armées privées en Irak. C’est toute cette logique qu’il faut combattre.’’
(1) Disponibilité des réacteurs: c’est le ratio entre le nombre d’heures de fonctionnement réel et le nombre d’heures de fonctionnement théorique, exprimé en %. Avant, la Belgique avait un des meilleurs taux au monde, de l’ordre de 97%. Aujourd’hui, il a baissé jusqu’à 90%.
