Ukraine : Réécriture de l'histoire de Tchernobyl
Corruption et désespoir – interviews avec des victimes de l'accident
Le 26 avril 1986, le quatrième bloc de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait, envoyant dans l'atmosphère une dose de 50 millions de curies d'isotopes radioactifs, c'est à dire plus de cinq cents fois ce qui a été relâché par la bombe atomique lancée par l'armée américaine sur la ville japonaise de Hiroshima à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L'année qui a suivi la catastrophe de Tchernobyl, plus de 200.000 personnes rien qu'en Ukraine ont été affectées par l'explosion (la statistique officielle pour l'ensemble de l'URSS était de 700 000 personnes affectées).
Près de 3,5 millions de personnes ont été laissées dans les régions à haut taux de radiation. Même aujourd'hui, le ministre de la Santé ukrainien reconnait que 80% de ces gens souffrent de certains effets et requièrent plus de traitements médicaux que normalement nécessaire. En Ukraine, 643.000 enfants vivent dans les zones affectées, dont 5500 sont officiellement handicapés.
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Dans un récent article sur Tchernobyl par Jon Dale et Peter Dickenson paru sur socialistworld.net (le site du Comité pour une Internationale Ouvrière), les auteurs expliquent comment, dans le cadre du nouveau débat sur les risques de l'énergie nucléaire, il y a une tentative évidente de la part des partisans de l'énergie nucléaire de minimiser l'ampleur des morts et des maladies causées par le désastre de Tchernobyl, il y a 20 ans. Un rapport de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), en collaboration avec la Banque mondiale et divers organes de l'ONU, nommé “Tchernobyl : L'ampleur réelle de l'accident”, affirme que ‘‘Au total, quatre-mille personnes pourraient au final mourir des suites de l'exposition aux radiations produites par l'accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl. Cependant, à la mi-2005, moins de 50 morts ont été directement attribuées aux radiations provenant du désastre. Presque toutes ces personnes décédées étant des membres des équipes de sauvetage ; nombre d'entre elles sont mortes dans les quelques mois qui ont suivi l'accident.’’
Des affirmations extrêmement bizarres
Une des affirmations les plus bizarres a également été faite par Patrick Moore, le cofondateur de Greenpeace maintenant passé dans le camp des partisans de l'énergie nucléaire. Il prétend que seules 56 morts pourraient être directement attribuées à Tchernobyl, et que la plupart d'entre elles, selon lui, étaient des gens morts pendant l'accident. Il compare ensuite ce chiffre à celui des plus de un million de personnes mortes tuées à coup de machette en Afrique lors des vingt dernières années : voilà un problème beaucoup plus sérieux !
Cependant, toutes les agences au service des trois pays directement affectés par Tchernobyl (le Bélarus, l'Ukraine et la Russie) dressent un tableau entièrement différent. Au contraire du rapport de l'AIEA, qui a été rédigé par une majorité de personnes extérieures à la CEI et disposant de relations étroites avec l'industrie nucléaire, un autre rapport intitulé “Conséquences du désastre de Tchernobyl sur la santé humaine” a été rédigé sur base des données provenant de dizaines de professionnels qui travaillent dans la région. Ce rapport est soutenu par la recherche organisée par l'Académie des Sciences russe et publiée par Greenpeace. Selon leurs informations, ce serait en réalité plus de 200.000 personnes qui seraient décédées en conséquence de la catastrophe de Tchernobyl.
Ce qui est immédiatement frappant, lorsque l'on compare les deux rapports, est que l'AEIA n'envisage qu'un très petit nombre de maladies, et cherche toujours à semer des doutes quant aux liens entre ces maladies et l'accident. Le rapport de Greenpeace, par contre, présente une analyse approfondie de toutes les maladies possibles, soutenue par exemple par l'analyse statistique des taux de prévalence relatifs comparés entre les régions touchées par les retombées radioactives et les régions non-affectées. Il est absolument clair que les conséquences du désastre de Tchernobyl ont été horribles, et le seront encore pour des décennies.
La connivence des institutions des Nations-Unies dans cette couverture des faits, très clairement organisée par l'industrie nucléaire, est un scandale. Toutefois, il y a un autre scandale dont on ne parlera probablement que très peu dans les médias dominants - la pitoyable quasi-absence d'assistance accordée aux victimes de Tchernobyl.
Il est difficile de trouver des informations quant aux fonds prodigués en tant qu'aide humanitaire depuis la catastrophe. Selon le président du Bélarus Loukachenko, le Bélarus a reçu plus de 200 millions de dollars après l'accident. Si ce chiffre est correct, cela signifie probablement que pas moins d'un milliard de dollars d'aide humanitaire a été fourni au total. Cela, en plus d'encore un autre milliard offert au gouvernement ukrainien en guise d'assistance technique pour contribuer à la fermeture des blocs de la centrale encore opérationnels.
Cependant, seule une infime quantité de cet argent est descendu jusqu'aux victimes, dont la vaste majorité sont victimes des pires formes d'exploitation dans les nouveaux pays capitalistes nés des ruines de l'URSS - un effondrement clairement hâté par la catastrophe de Tchernobyl.
Anna et Rustam, victimes de Tchernobyl, se confient au CIO
Rob Jones, de la section CEI (du CIO, et Svetlana, une jeune militante pro-démocratie dans une des régions affectées par le désastre, ont tous deux visité récemment les victimes de Tchernobyl dans un hôpital. Ils y ont discuté avec Anna et Rustam.
‘‘J'étais enfant le jour de l'explosion. Aujourd'hui, la nouvelle génération d'enfants va à l'école. Nombre d'entre eux, comme mes enfants, passent leur vie en aller-retours à l'hôpital. Mon neveu est chauve. Mon mari ne parvient pas à trouver un travail. Malgré cela, le gouvernement fait tout ce qu'il peut pour effacer le souvenir de Tchernobyl de la conscience du peuple ukrainien. Mais une immense amertume demeure dans les esprits des personnes affectées.
‘‘Pour la majorité des Tchernobyltsy (victimes de Tchernobyl), le mot “travail” est un concept super, mais très peu d'entre nous ont un emploi. Pour quiconque vit dans une des zones contaminées, un employeur potentiel doit remplir toute une pile de documents officiels. Il doit souscrire à des assurances-maladies supplémentaires, et doit accepter le fait que cet employé sera plus souvent malade que la normale. Bien entendu, dans notre économie de marché, les patrons ne sont pas intéressés de recruter de telles personnes, surtout quand il y a tellement d'autres chômeurs “en pleine forme”.
‘‘Et ce n'est pas tout ! Dans cette situation, les gens cachent le fait qu'ils sont Tchernobyltsy ; mieux vaut être malade au travail, qu'un Tchernobylets au chômage. Parce qu'on ne peut pas vivre sur base des allocations que nous donne l'État. Au moins, aujourd'hui les salaires et les pensions continuent à croitre, mais le paiement accordé aux Tchernobyltsy est toujours le même. Ils disent que nous avons des places gratuites dans les crèches pour nos enfants. C'est vrai, mais nous devons quand même alors payer pour tout l'équipement que les enfants utilisent. Ma nièce est intelligente, elle parle très bien anglais et veut aller à l'université - mais ça coute 5000 dollars. Où est-ce que ma sœur va trouver cet argent ? Le gouvernement tente de nous oublier, nous ne leur causons que de la gêne et des problèmes supplémentaires. Pour la nouvelle élite ukrainienne, tout comme dans les autres pays capitalistes, les gens ne sont que des morceaux de viande, et s'ils ne peuvent pas gagner de profit sur notre dos, alors ils ne sont pas intéressés.
‘‘Et encore, nous avons de la chance : nous vivons en ville. Ceux qui habitent à la campagne ne reçoivent pas un kopek. La plupart sont juste comme pétrifiés à la pensée de ce qui pourrait survenir demain.
‘‘Si tu es Tchernobylets, c'est encore plus dur d'obtenir un permis de conduire. Tous les enfants évacués de la zone ont dû passer des tests psychologiques obligatoires, et même pour ceux qui n'avaient aucun symptôme, c'est tout de même écrit dans leur fichier médical qu'ils ont dû passer le test, et la simple mention d'un test équivaut pour beaucoup de gens à un diagnostic (Pour obtenir un permis de conduire en Ukraine ou en Russie, il faut passer un test psychologique).
‘‘Du point de vue du gouvernement, c'est génial. Non seulement cette situation est une source très profitable de pots-de-vins, mais c'est aussi un très bon moyen de se tirer d'affaire si nous commençons à rouspéter – « Vous savez, nous compatissons vraiment, mais ces gens ont des problèmes psychologiques ! », qu'ils disent.
‘‘Pire encore, c'est la manière dont les catégories d'invalidité sont exploitées (l'invalidité de rang 1 est la forme la plus grave d'invalidité, dont sont affectées la plupart des personnes directement impliquées dans l'accident de Tchernobyl ou vivant à proximité du site). Si tu as assez d'argent, c'est très facile de nos jours d'acheter cette catégorie, et beaucoup de gens le font pour pouvoir bénéficier d'un logement gratuit, etc. Et ceux d'entre nous qui sont réellement invalides continuent à devoir lutter. Ça fait des années qu'ils me promettent un appartement. Peut-être l'an prochain, qu'ils disent. Mais qui sait ? Un de mes amis était un soudeur, et il travaillait sur le toit de la centrale le jour de l'explosion. Au final, il a pu obtenir son appartement, mais il n'y a vécu que six mois, et a fini par se retrouver à l'hôpital pour se faire enlever une partie de son estomac et d'un poumon. Maintenant il est au chômage, il vit avec un seul rein – mais il a été “soigné”, donc il n'est plus invalide !
‘‘Et partout, partout où tu vas, tu vois des gens qui trichent. L'autre jour, j'étais au bureau d'octroi des compensations. Dans la file, j'ai rencontré un type à qui j'ai demandé où il était le jour de l'accident. « À Tchernobyl », qu'il m'a répondu. Mais seuls ceux qui étaient réellement impliqués dans l'accident savent que la centrale qui a explosé et les habitants directement affectés vivaient non pas à Tchernobyl, mais dans le village de Pripyat. Ce type n'a probablement jamais entendu parler de cet endroit. Mais pourtant, nous sommes confrontés tous les jours à ce genre d'humiliation.’’
“Nous avons tout perdu”
‘‘Aujourd'hui encore, lorsque je ferme les yeux, je peux voir les hélicoptères tournoyer au-dessus de la centrale. Mes parents étaient partis travailler, et les enfants jouaient dans la cour de notre cité. Vous pouvez imaginer comment nous nous sentions lorsqu'ils nous ont dit que très peu de gens allaient revenir. Un jour plus tard, ils nous ont tous rassemblés, nous ont dit de prendre nos passeports et des vêtements de rechange. Ils nous ont mis dans un bus et nous ont emportés. En une journée, nous avons tout perdu – nos parents, nos amis, notre enfance et notre foyer. Certaines personnes ont réussi à retourner quelques jours plus tard pour y récupérer leurs affaires – même si ce n'était pas la chose la plus prudente à faire. Mais ils sont revenus bredouille : tous les appartements avaient été complètement vidés. Aujourd'hui, les autorités arrangent des visites touristiques pour des Occidentaux, mais ils nous refusent encore le droit de rentrer chez nous, de peur que nous ne commencions à demander où sont passées toutes nos affaires.
‘‘Toute personne vivant encore dans la “zone non-contaminée” ne peut s'en sortir qu'en volant ou pire, en tuant. L'allocation “de Tchernobyl” est une misère, et elle n'a pas été augmentée depuis 1996 ! Même le niveau scandaleusement bas des pensions a été multiplié par dix depuis. Les gens n'ont tout simplement pas de quoi vivre. Personne ne songe même plus à aller un jour au cinéma ou au théâtre. Il n'y a pas de quoi se nourrir, encore moins de quoi se payer les médocs.
‘‘Le gouvernement ukrainien lui-même refuse d'appliquer ses propres lois. Par exemple, selon la loi sur l'allocation de soutien social aux victimes de l'accident de Tchernobyl, les invalides de première catégorie devraient recevoir un séjour annuel en station balnéaire. Mais en réalité, ils ne donnent que 30 dollars par personne, alors que le cout minimal d'un séjour à la mer, même dans la pire des stations, est de 230 dollars. Encore un autre exemple. Selon la loi, les invalides de troisième catégorie devraient recevoir des subsides annuels pour les médicaments, équivalents à cinq fois le salaire minimum. Mais le salaire minimum officiel est de 70 dollars par mois ! Et le prix des médocs ne fait qu'augmenter encore et encore. C'est exactement ce genre de choses qui ont contribué à la mort de 60 000 victimes de Tchernobyl rien qu'en Ukraine au cours des dix dernières années.
‘‘Il y a plus de 50 000 familles dans la file d'attente pour les logements sociaux. Notre président Viktor Youchtchenko (président entre 2005 et 2010, arrivé au pouvoir sur base de la “révolution orange”, avant de voir sa popularité chuter quelques mois à peine après, NDT) ne considère pas cela comme un problème. Il a déjà démontré que s'il n'y a pas d'argent pour payer les arriérés de salaires de ceux qui travaillent, les patrons n'ont qu'à payer le salaire du mois en cours. Et une grande partie des problèmes de la dette de l'État ont été accumulés lorsque lui-même était premier ministre. Mais au moins, un salaire, c'est un salaire. L'Ukraine est loin d'être généreuse avec les compensations qu'elle paye aux Tchernobyltsy. Trois dollars par mois ! Et le gouvernement n'a même quasi rien fait non plus pour pallier aux conséquences du dernier accident (il y a eu un autre accident à Tchernobyl en 2004). À ce moment-là, le gouvernement est intervenu avec à peine 16% du montant requis. Et l'ironie c'est que jusqu'à très récemment, malgré le fait qu'il y avait toujours trois blocs en marche à la centrale de Tchernobyl, ils continuaient à nous imposer des coupures d'électricité !’’
“Les dirigeants se nourrissent de tels problèmes”
‘‘De mon point de vue, qui est celui d'une personne loin de la politique, il semble que nos dirigeants se nourrissent de tels problèmes. Ils ont engrangé des millions sur base de la catastrophe. Ils sont maintenant bien habitués à voyager partout dans le monde pour aller y chercher de l'aide. Mais ce n'est pas pour aider le peuple. Ils n'ont pas assez pour eux-mêmes ! Et jusqu'à présent, ça leur a été très profitable d'aller partout mendier à notre place. La personne qui était responsable pour l'organisation de la première campagne d'aide humanitaire vit maintenant très confortablement quelque part aux USA. Dans d'autres cas, nous avons vu des convois entiers de camions chargés d'équipement défiler à travers la ville, avant de la quitter en douce de l'autre côté, sur ordre des autorités. Certains politiciens de l'opposition prétendent que les politiciens et leurs clients ont ainsi pillé 12 milliards de dollars au peuple – mais qui sait, même eux ont peut-être peur de donner une véritable estimation. Mais ce qui est pire que tout, c'est que non seulement eux-mêmes ne travaillent pas, mais ils ne nous donnent pas de travail non plus.
‘‘Et rien n'a changé depuis la “révolution orange” (les manifestations de masse en 2004-5 qui ont amené au pouvoir le gouvernement pro-occident de Youchtchenko). Il y avait de nombreux Tchernobyltsy parmi les manifestants. Nous vivions tout simplement dans l'espoir que quelque chose allait changer. Mais même depuis tout le temps qui est passé depuis, ils n'ont même pas daigné jeter un œil sur nos problèmes. Si nous ne pouvions pas influencer les choses auparavant, nous avons encore moins de succès à présent. Le premier signe de cela était lorsque Youchtchenko a publié ses fameuses “Dix étapes pour mettre en œuvre le programme du peuple”, tout en virant le ministère de la santé de ses bureaux pour y installer son nouveau secrétariat. Ce n'est pas que les bureaucrates de la santé soient meilleurs. Ils ont à leur tour saisi la clinique pour enfants qui a traité plus de 55 000 jeunes patients au cours des dix dernières années. Malgré toutes les promesses comme quoi ils allaient transformer l'ancien bâtiment du secrétariat en une clinique anti-LB (leucémie), rien ne s'est évidemment concrétisé.
‘‘Le pays est toujours sous le choc. Même les gens les plus stables et déterminés se sentent vaciller. Personne n'a cru que ce nouveau “patron” pourrait nous traiter si cyniquement. Mais ce sera toujours le cas, tant que nous n'aurons pas appris à être une nation qui construit sa propre économie et sa propre vie, plutôt que de mendier la pitance des autres.’’
“L'uranium est un tueur sans pitié”
‘‘Maintenant, ils parlent de faire gagner de l'argent à l'Ukraine en traitant les déchets nucléaires d'autres pays. Mais l'uranium est un ennemi sans aucune pitié. La catastrophe de Tchernobyl ce n'est pas que des milliers de vies détruites, mais ce sont aussi des milliers de kilomètres carrés de terre détruite et stérile. Ce sont des milliers d'agneaux qui meurent de leucémie. Ce sont les cris d'agonie des enfants dans la nuit, les pleurs des gens qui désespèrent de souffrance, fatigués de la vie. L'uranium est un monstre. Mais notre capitalisme ukrainien pourri le perçoit comme un moyen de s'enrichir.’’
Après les interviews, tandis que Svetlana quittait le bureau des “Tchernobyltsy”, elle dut s'arrêter pour reprendre son souffle. Les gens sont abattus, ils sont pessimistes. Le poids des problèmes se reflète sur le visage des passants. On peut voir les difficultés qu'ils ont avec leur santé. Voilà le cout de la vie dans ce nouveau capitalisme.
Mais, comme le dit Svetlana, tout pourrait être tellement différent…
Le cauchemar de Tchernobyl – un crime du stalinisme, dont les conséquences ont été empirées par le “nouveau capitalisme” – est, pour les partisans du CIO, une raison de plus pour se battre pour un véritable changement en Ukraine et partout dans la CEI, pour une société véritablement socialiste.
